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Full text of "La nature chez elle; et, Ménagerie intime"

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TORONTO 



LA NATURE 

CHEZ ELLE 

BT 

MÉNAGERIE INTIME 



ŒUVRES DE THEOPHILE GAUTIER 

PUBLIÉES DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

à 3 fr. 50 le volume. 



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Le Roman delà Momie 

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Voyage e.\ Russie 

Voi'AGE EN EsPAGNS {Tras los mo lies) 

Voyage en Italie {Italia) 

Romans et Contes 

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Taiîleau.x de Siège.— Paris (1870-187;) 

Théâtre. — Mystère, Comédies et Ballets 

Les Jeunes-France, Romans goguenards suivis de Contes 

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Un Trio de Romans. — Les Roués innocents. — Militona. 

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E. Bergerat 1 vol. 



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Paris. — Imp. F. Imbert, 7, rue des Canetle.«. 



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THÉOPHILE GAUTIER 



LA NATURE 

CHEZ ELLE 

ET 

MÉNAGERIE INTIME 




/ 



PARIS 

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

H, RUE DE GRENELLE, Il 

1891 

Tous droits réservés. 



-: -) 5'S 



9^ 



LA 



NATURE CHEZ ELLE 



CHAPITRE PREMIER 

EN PEIGNOIR BLANC 

Les coteaux ont dépouillé la rousse four- 
rure de Tautomne, et les dernières feuilles 
rouges, fanées, détachées depuis longtemps 
de la branche, courent dans les chemins 
avec un froissement de papier sec, ou mon- 
tent en tourbillons comme des papillons 
morts pour aller retomber un peu plus loin, 
roulées, tourmentées par le souffle âpre de 
la bise qui s'en fait un jouet. Une seule 
reste encore au bout d'un rameau, affolée, 
palpitante, ne tenant plus que par la ner- 

1 



2 LA XATrUK CHEZ ELLE 

vure de sa tige, déjà grillée et cuite par les 
premières gelées blanches. Elle danse, éper- 
dument battue par des vents contraires. 
Une rafale plus forte que les autres l'en- 
lève, et la voilà qui s'envole pour rejoindre 
ses sœurs et pourrir au pied de l'arbre 
dont elle était le frais honneur et l'orne- 
ment. Les pauvrettes acceptent leur sort 
avec résignation, satisfaites d'avoir accom- 
pli leurs destinées. Elles savent obscuré- 
ment qu'au printemps prochain d'autres 
feuilles viendront sur l'arbre nourri par 
leur détritus changé en terreau, et qu'elles 
rentreront dans le torrent de la circulation 
universelle. 

Décidément, c'est l'hiver. Sur le ciel gris 
brumeux, la découpure de la forêt se 
dessine en rameaux fins et menus comme 
une arborisation dans une agate. A travers 
le lacis des rameaux apparaissent des 
touffes de gui aux barbes pendantes, et les 
nids abandonnés que le feuillage cachait. 
Des fumées bleuâtres flottent entre les fûts 



EX PEICNOIR RLAXe 8 

noircis des arbres, au bout des allées et 
dans les trouées des clairières. 

Déshabillée de sa belle robe de vcgélû- 
lion, la terre se montre sur le versant des 
coteaux et dans l'étendue des plaines avec 
ses tons bruns humides et ses gris violets. 
Çà et làj dans les sillons, brillent couime 
les miroirs d'un piège d'alouettes des fla- 
ques d'eau que le sol saturé de pluie n'a pu 
absorber. 

Des bancs de nuages qui ressemblent à 
ces ébauches de lavis faites avec de l'encre 
délayée d'eau, rampent péniblement sur 
l'horizon, chargés de froides averses, se dé- 
chirant le ventre aux crêtes des montagnes 
et des collines. Bientôt la pluie tombe, 
fouetlée par le vent et raye de ses hachu- 
res diagonales le morne champ du ciel. On 
n'entend dans la nature d'autre bruit que le 
pétillement des gouttes d'eau. Les voix des 
oiseaux se sont tues, l'amour ne leur ins- 
pirant plus de chansons. Tout est silence et 
solitude. Le paysan regagne sa chaumière, 



4 LA NATURE CHEZ ELLE 

dont on voit la fumée à travers les arbres, 
et, libre du travail des champs, il se repose 
auprès du feu, sous le manteau de la che- 
minée, et se moquant des intempéries de la 
saison, attend le printemps avec patience. 

Les cigognes ont quitté la flèche du Muns- 
ter, les roues attentivement placées au bout 
d'un mât, et les toits en escalier de la Hol- 
lande, cherchant des cieux meilleurs. Il y a 
longtemps déjà que les files de grues, traî- 
nant leurs plaintes, comme dit le Dante, ont 
traversé l'étendue à une grande hauteur. 
Les hirondelles sont allées retrouver leurs 
anciens nids sur les terrasses de Malte, les 
métopes du Parthénon et les minarets du 
Caire. 

Tout ce qui a Taile assez légère, le vol 
assez puissant, a émigré vers le soleil ; 
mais ceux que la fatalité de la pesanteur 
retient et qui ne sauraient quitter le sol 
pour planer librement, ne peuvent pas fuir 
devant la mauvaise saison. Ils n'ont pas ce 
privilège du printemps perpétuel ; il leur 



EN PEIGNOIR BLANC 5 

faut subir la dure nécessité de l'hiver, 
n'ayant pour abri que le toit dénudé de la 
forêt qui, à travers les rameaux chauves, 
laisse filtrer les froides gouttes de la pluie ; 
que les humides cavernes des terriers, les 
grottes creusées sous les racines, les cre- 
vasses des vieux murs et les éboulements 
des ruines, tristes logis où le vent pénètre, 
où cingle Fondée oblique, où l'on a froid, où 
l'on n'est pas en sûreté, car, en se dégar- 
nissant de son feuillage la forêt a perdu son 
mystère, le fouillis de maigres branches 
croisant ses traits noirs ne masque plus 
qu'à demi les hôtes inquiets. 

Et voici que les oiseaux, les petits car- 
nassiers, le gibier de poil et de plume, 
cherchent un refuge dans les arbres sem- 
blables à des squelettes. Oh 1 que difficile 
et précaire est la vie par ces temps rigou- 
reux ! L'été, la table est toujours mise et 
richement servie; maintenant, à peine reste- 
t-il quelques graines rouges au sorbier, 
quelques prunelles à fleur bleuâtre, à sa- 

1, 



O LA NATURE CHEZ ELLE 

veur âpre, que la gelée même ne peut mûrir. 
L'herbe, sous les lits de feuilles sèches, n'est 
plus traversée par les fourmis voyageuses ; 
les insectes, les moucherons qui bourdon- 
naient dans un rayon de soleil ont disparu, 
confiant leurs œufs à la terre, aux écorces, 
aux fissures des rochers ; et leurs larves, 
soigneusement cachées, attendent dans l'en- 
gourdissement le réveil de la nature. 

Malheur à ceux qui n'ont pas leur garde- 
manger bien garni d'avance ! Ils feront 
maigre chère. Tous n'ont pas, comme le 
hardi rouge-gorge, l'audace d'aller frapper 
famihèrement à la vitre d'une habitation 
pour se faire ouvrir, se réchauffer un moment 
et quêter un peu de nourriture. D'ailleurs, 
il y a des méchants qui abuseraient de cette 
sainte confiance, et l'animal doit se tenir 
sur le qui-vive vis-à-vis de l'homme. Depuis 
la sortie de l'Éden, il n'y a plus de sécurité 
pour lui, et pourtant il n'a pas désobéi à 
Dieu. 

Un matin, le soleil qui s'est levé tard des- 



EX PKlGXOIi; BLANC 7 

sine son disque pâle derrière un rideau do 
brume jaunâtre; le ciel est si bas qu'il sem- 
ble toucher la terre. Des bandes de cor- 
beaux, — en poussant ces croassements 
où Dupont de Nemours, qui prétendait 
entendre le langage des oiseaux, comme 
Démocrile, a noté vingt-huit intonations 
différentes, formant un vocabulaire de 
signaux, — partent pour aller dépecer 
quelque bête morte. Le noir essaim fend 
l'air d'un vol plus rapide que d'ordinaire, 
car il a, avec son instinct prophétique, 
pressenti un changement de temps. 

En effet, de blancs flocons de neige com- 
mencent à voltiger et à tourbillonner 
comme le duvet de cygnes qu'on plumerait 
là-haut. Bientôt ils deviennent plus nom- 
breux, plus pressés ; une légère couche de 
blancheur, pareille à celte poussière de 
sucre dont on saupoudre les gâteaux, s'é- 
tend sur le sol. Une peluche argentée s'atta- 
che aux branches des arbres, et l'on dirait 
que les toits ont mis des chemises blanches. 



8 LA NATURE CHEZ ELLE 

Il neige. La couche s'épaissit^ et déjà, 
sous un linceul uniforme, les inégalités du 
terrain ont disparu. Peu à peu les chemins 
s'effacent, les silhouettes des objets sur les- 
quels glisse la neige se découpent en noir ou 
en gris sombre. A l'horizon, la lisière du 
bois forme une zone roussâtre rehaussée de 
points de gouache. Et la neige tombe tou- 
jours, lentement, silencieusement, car le 
vent s'est apaisé ; les bras des sapins ploient 
sous le faix, et quelquefois, secouant leur 
charge, se relèvent brusquement ; des pa- 
quets de neige gUssent et vont s'écraser 
avec un son mat sur le tapis blanc. 

Les geais, les pies, glapissent aigrement 
et font grincer leur crécelle en volant d'un 
arbre à un autre, pour chercher un abri 
contre les étoiles glacées qui tombent sur 
leur plumage ; les moineaux, blottis sous 
les feuilles des lierres le long des vieux 
murs, poussent des piaillements de détresse. 
Ils ont froid, ils ont faim, et l'avenir de leur 
déjeûner les inquiète. 



EN PEIGNOIR BLANC 9 

Sur cette belle nappe, plus blanche que 
le plus fin linge de Saxe, déployée ironique- 
ment, il n'y a rien à manger. Au contraire, 
elle recouvre le repas, si l'on peut appeler 
un repas quelques baies demi-pourries, 
quelques restes de vermisseaux, ou même 
l'humble grain d'avoine que la digestion 
des chevaux laisse tomber sur le chemin. 

Du fond de son terrier, le renard, dont 
les yeux à pupilles elliptiques comme cel- 
les des chats, prennent dans l'ombre de 
vagues phosphorescences, écoute, l'oreille 
dressée, le chant éloigné d'un coq qui sonne 
la diane. 

Oh ! que ce pacha de basse-cour, accom- 
pagné de quelques-unes de ses sultanes, 
ferait bonne figure dans la cuisine de maî- 
tre Renard 1 Son nez noir en frémit d'aise 
au bout de son museau pointu ; il passe sa 
langue sur ses lèvres minces et fait craquer 
ses mâchoires comme s'il tenait sa proie. 
La renarde et les renardeaux, déjà grands, 
ont fort bon appétit également, et le renard, 



10 LA NATI'RE OlfF.Z ELLF, 

quoique fripon, voleur et eaclin au guet- 
apens, est bon père de famille. 

Mais déjà la ferme est éveillée ; les ser- 
vantes vont et viennent, les valets s'occu- 
pent de leurs besognes aux écuries, aux éta- 
bles, et la fumée de la soupe grasse et suc- 
culente monte par le tuyau de la cheminée 
en briques coiffée d'un turban de neige. Il 
est trop tard: à tenter le coup on risque- 
rait sa peau, et le renard, qui n'en a 
qu'une, y tient particulièrement. 

Celte nuit il a visité les collets tendus 
par les braconniers aux passages des liè- 
vres, et il n'a rien trouvé. Les lapins se 
sont tenus chaudement dans leurs logis 
souterrains, et il a vainement attendu leur 
sortie. 

Enfin, il se décide, pressé par la famine, 
à se diriger vers la ferme ; comptant bien, 
pour y pénétrer, tirer quelque stratagème de 
ce sac où les fabulistes ont mis tant de 
ruses; mais l'aspect d'un chasseur tra- 
versant la plaine, fusil sur le bras et pré- 



F.N PEIGXOIlt BLAXX' 11 

cédé de deux chiens en quête, le fait bien 
vite renoncer à son projet ; il rebrousse 
chemin et retourne à son terrier. 

Sur la lisière de la forêt, sous les racines 
des arbres, entre rébouriffement des brous- 
sailles et des herbes sèches, poudrées à 
blanc par la neige qui continue à tomber 
et tachelte l'ombre de ses paillettes d'ar- 
gent, s'ouvre rorifice du noir souterrain. 
Déjà se rasant contre terre, le renard s'y 
est englouti à moitié ; on ne voit plus que 
sa croupe matelassée d'un poil épaisj et sa 
longue queue bien fournie qui traîne ba^ 
layant ses pas. 

La Fontaine a dit : 

« Et que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?» 

Que peuvent penser, pendant les longues 
nuits et les tristes jours d'hiver, les ani- 
maux tapis dans leurs retraites ? Le som- 
meil sans doule absorbe une grande partie 
de leur temps. Mais on ne saurait dormir 
toujours. L'instinct ne rêve pas. C'est une 



12 LA NATURE CHEZ ELLE 

force innée, appropriée à la nature de cha- 
que animal, qui lui sugi^^ère sans trouble, 
sans hésitation, ce qu'il faut qu'il fasse dans 
des circonstances données. C'est l'instinct 
qui lui apprend à préserver sa vie, à trouver 
sa nourriture, à faire son nid, à élever ses 
petits ; mais les bêtes n'ont pas que l'instinct : 
elles possèdent aussi une sorte d'intelli- 
gence; de vagues pensées, des ébauches de 
raisonnements traversent leur cerveau obs- 
cur. Elles se souviennent; elles comparent. 
Dans un cas imprévu, elles prennent des 
déterminations nouvelles, elles modifient 
leurs ruses. N'y a-t-il pas là de quoi ali- 
menter une songerie inconsciente, peuplée 
plutôt d'images que d'idées? Et sans prêter 
l'intelligence humaine au renard, on peut 
bien supposer qu'au fond de ce chaud terrier 
il pense aux levrauts qu'il a forcés, aux ca- 
nards et aux poules étranglés, aux oiseaux 
retirés du piégea son profit, aux poursuites 
qu'il a déjouées par sa vitesse ou ses stra- 
tagèmes, et peut-être avec une nuance d'iro- 



EN PEIGNOIR BLANC 13 

nie aux fox-hunters en habits rouges qui se 
sont cassé les reins en sautant les haies pour 
rattraper. Il peut aussi se permettre quel- 
ques réflexions haineuses contre l'homme, 
qui chasse injustement des bêtes qu'il ne 
mange pas, et auxquelles la nature appar- 
tient aussi bien qu'à lui. 

L'hiver a sa beauté, bien que les poètes 
célèbrent de préférence le printemps, Tété 
ou même l'automne avec sa riche couronne 
de pampres rougissants. Il off're des tableaux 
moins connus, car l'homme regarde peu la 
nature pendant ces mois rigoureux, mais 
pleins d'effets pittoresques d'un caractère 
mélancolique et grandiose, parfois môme 
d'une grâce austère. 

L'été est un coloriste, l'hiver est un des- 
sinateur. Il met à nu les formes, il arrête 
les contours, précise les lignes, indique les 
emmanchements. 

Comme ces feuilles dont on dégage toutes 
les nervures en frappant leur pulpe verte 
d'une brosse pour en faire des dentelles vé- 



14 LA NATUllE CHEZ ELLE 

gétales d'une incroyable délicatesse, l'hiver, 
en lui ôtant son feuillage, a fait ressortir 
l'onalomie de la forêt. 

On peut suivre, à partir du tronc, l'in- 
sertion et les coudes des branches, la divi- 
sion des rameaux, jusqu'aux brindilles les 
plus ténues qu'un roitelet ferait ployer en s'y 
posant. Les fines découpures se superposent 
sans confondre leurs réseaux, et sous les 
rameaux l'œil s'enfonce entre les fiits des 
arbres formant, comme les colonnes de la 
mosquée de Cordoue, des entre-croisements 
de nefs. Les brumes, les vapeurs, les pluies, 
quelquefois un pâle rayon qui se glisse, va- 
rient la monotonie de l'aspect. La nature 
n'est pas si morte qu'elle en a l'air. Du 
côté du sud, des plaques de mousse étalent 
leur velours vert sur les écorces. Les lichens 
spongieux et bleuâtres revêtent les pierres : 
quelques herbes pointent entre les feuilles 
desséchées. Une vie sourde circule dans cette 
apparence endormie, même les jours de nei- 
ge. Les genévriers se hérissent au bord des 



EX PFJC.NOIR BL.VXC 15 

chemins, et les houx avec leur feuillage den- 
telé et piquant, gardent leur sombre ver- 
dure que rehaussent des touches argentées. 
Les vieux chênes obstinés, que n'effraient 
pas les rigueurs de l'hiver, ne consentiront 
à laisser tomber leurs feuilles, diadèmes d'or 
roussi, que lorsque le printemps leur aura 
rendu leur belle couronne verte. Ils éten- 
dent sur le chemin raviné, aux bords du- 
quel s'accrochent leurs fortes racines, leurs 
branches robustes et noueuses où le vieux 
cerf, dix cors soufflant devant lui la fumée 
de ses naseaux, enchevêtre sa gigantesque 
ramure en cherchant à se frayer un pas- 
sage. Dans le silence on entend vivre la 
forêt. Les arbres agités rendent de sourds 
murmures. Des froissements d'herbes et de 
broussailles signalent la fuite de quelque 
bête. Un oiseau jette un cri; une branche 
cassée tombe; une plainte étrange, partie 
on ne sait d'où, vous arrive et vous fait 
tressaillir. Derrière le treillage mille fois 
entre-croisé des grêles taillis, vont et vien- 



16 LA NATURE CHEZ ELLE 

nent, cherchant leur proie, évitant leurs 
ennemis, tout un monde animal invisible, 
ou qui traverse comme une flèche l'espace 
libre des routes. La neige ajoute à la beauté 
de la forêt, qu'elle change en un immense 
bouquet de filigrane d'argent. Les pins, 
avec les glaçons qui pendent à leurs bran- 
ches, ont l'air de girandoles de cristal qui 
attendent qu'on allume les bougies pour un 
bal de fées, de nixes et d'ondines ; nous 
n'osons dire de dryades, car les chênes 
gaulois nous semblent d'écorce bien rude 
pour avoir renfermé de ces nymphes déli- 
cates. 

Mais voici que le soleil descend à travers 
les brumes. Son disque, pâle le matin, 
rouge le soir, a fait dans le brouillard une 
tache sanglante. Il descend encore et brille 
un instant derrière la dentelle noire de la 
forêt. L'ombre envahit la nature, ombre 
froide que n'éclaire aucun rayon de lune, 
aucune scintillation d'étoile. 

Des vapeurs montent de la terre et se 



EN PEIGNOIR BLANC 17 

mêlent à l'obscurité qui tombe du ciel. La 
nuit n'est pas encore tout à fait opaque, et 
dans ce crépuscule qu'illuminent les vagues 
reflets de la neige, les objets se déforment 
et prennent des aspects bizarres. Les sapins 
étendent leurs bras comme des fantômes 
qui supplient ou menacent. Les racines 
noueuses se tordent au bord des ravins avec 
un inextricable emmêlement d'hydre. Les 
arbres affectent des apparences humaines, 
et ployant leurs coudes comme pour assé- 
ner un coup, ont l'air de guetter le passage 
d'une victime. D'autres fois, dans les clai- 
rières, des fumées s'élèvent du sol, sembla- 
bles à des ombres sortant du tombeau, 
drapées de leur suaire. On sent autour de 
soi une vie confuse, formidable et mons- 
trueuse. Des vols soudains déplacent les 
branches. Des pas de bêtes invisibles font 
craquer les herbes; on entend des feule- 
ments furtifs. Des prunelles phosphores- 
centes s'ouvrent comme des trous lumineux 
dans le noir masque de la nuit. Des plain- 

2* 



18 LA NATURE CITEZ ELLE 

les étranges, des piaulements sinistres, des 
ululations lamentables éclatent, se prolon- 
gent et s'éteignent, rendant plus profond le 
silence effrayé. 

A ce bruit tous les sourds chuchotements 
se sont tus. C'est la sombre armée des vo- 
leurs de nuit, des rapaces, des assassins qui 
va se mettre en campagne. 

Les innocents, les faibles, les petits, tous 
ceux que la fatalité livre sans défense aux 
dents, aux griffes, aux becs, ont frémi de 
rinexprimable horreur des ténèbres, qui 
les enveloppe d'un filet aux mailles brunes. 

Quel précaire asile, une branche sans 
feuilles, un trou dans une vieille écorce, une 
fissure de rocher! Aussi le pauvre oiseau 
s'enfonce dans sa plume, met sa tête sous 
son aile et dort d'un sommeil agité, ne 
comptant pas voir le jour. 

Et sa peur est bien fondée, car les voilà 
étages sur un rameau transversal, les bri- 
gands nocturnes, aux masques effrayants, 
aux oreilles de plumes dressées comme celles 



EX rEIGXOIIl BLANC 10 

des chats, au bec lordu comme un nez 
humain, avec leurs yeux phosphoriques 
dardant des lueurs de lanterne sourde : le 
grand-duc, le hibou, la chouette, l'orfraie, 
toute la tribu qu'offusque le jour, la serre 
aiguisée, le bec repassé, altérés de sang, 
affamés de chair; ils ont concerté leurs 
plans; ils connaissent les retraites des vic- 
times; ils savent où elles couchent; ils les 
ont chambrés, comme disent les agents de 
police. 

Le moment est venu. C'est l'heure où la 
vertu dort, où le crime veille. Les brigands 
ouvrent silencieusement leur aile au vol 
muet, ouatée d'un duvet qui amortit le son. 
Ils glissentdans l'air comme s'ils rampaient. 
L'ouïe la plus fine, la plus inquiète, ne 
soupçonne pas même leur approche. L'assas- 
siné n'aperçoit de son meurtrier que deux 
prunelles rondes et flamboyantes penchées 
sur son agonie, tant l'attaque a été brusque 
et conduite avec une habileté scélérate. Les 
loups, les fouines, les belettes se mettent à 



20 LA NATURE CHEZ ELLE 

rôder ! Partout les embûches sont dressées 
et la forêt, si paisible en apparence, devient 
le théâtre de plus de meurtres qu'Ilion après 
rirruption des Grecs. 

<( Mangeurs et mangés, c'est tout histoire 
naturelle, disait Thomas Vireloque. » 

Si le hibou dévore l'oiseau, l'oiseau ne 
dévore-t-il pas l'insecte? 



CHAPITRE II 



A SON REVEIL 



L'hiver lire à sa fin. Presque partout la 
neige a fondu lentement. Il n'en reste plus 
que quelques plaques de jour en jour plus 
étroites, aux endroits où l'ombre séjourne 
et que n'atteint pas le soleil, dans les fissures 
des rochers, aux plus basses branches des 
sapins. Les arbres ont secoué la poudre 
blanche dont Frimaire les avait enfarinés. 
Les matins sont moins paresseux à se le- 
ver, les soirs plus lents à se coucher ; la 
nature dort toujours, mais son sommeil n'est 
pas aussi profond et ne ressemble pas au- 
tant à la mort. Des rêves commencent à 
l'agiter, riants et légers comme à l'approche 
du réveil. Le froid, vieillard à la barbe de 
glaçons, au nez rouge, aux yeux pleurants, 
les mains emprisonnées dans des mitaines 
ourrées, le dos chargé d'un carrick à six 



22 LA NATURE CHEZ. ELLE 

collets, ne l'obsède plus de son amour sé- 
nile, et il s'en est retourné vers le cercle 
polaire où les ours blancs naviguent sur 
les banquises. 

Mais comme les jaloux, l'Hiver a des re- 
tours iuiprévus, et la nature réveillée tout 
à fait, n'ose pas encore recevoir chez elle 
le jeune Printemps qui rôde par là, atten- 
dant qu'on lui fasse signe d'entrer, comme 
à un amant timide en faction sous la fenê- 
tre de sa beauté. 

Pour le promeneur distrait, l'aspect de 
la forêt n'a pas changé : les chênes gar- 
dent la plupart de leurs feuilles teintes en 
couleur de safran et gondolées par les ge- 
lées de Décembre ; les frênes, les hêtres, 
les ormes, complètement dépouillés, laissent 
voir l'armature de leurs rameaux et de leurs 
brindilles, et l'on marche à travers l'herbe 
sèche sur les détritus du feuillage. Tout est 
encore revêtu de la livrée noire et tannée 
aux couleurs de la morte-saison. Aucune 
petite louche de vert ne s'est risquée sur ce 



A SON RÉVEIL 23 

grêle dessin, et les branches ressemblent 
toujours à des réseaux noirs de broderie^ 
allendant que l'aiguille les remplisse de 
fleurs et de feuilles aux couleurs variées. 

Mais cette morne apparence est trom- 
peuse. Celte mort n'est qu'une léthargie, 
ou plutôt un repos nécessaire et réparateur, 
011 la vie n'est pas suspendue et fonctionne 
d'une façon latente. Le cœur de la nature 
n'a pas cessé de battre quoique les pulsa- 
tions en soient moins sensibles. De sourdes 
énergies couvent sous ce linceul de neige, 
de feuilles mortes et d'herbes flétries. La 
sève, ce sang de la végétation, un moment 
engourdie, commence à reprendre son cours 
et à circuler dans les canaux qui sont des 
veines et des artères. Le bois se gonfle, les 
sucs affluent et montent jusqu'aux plus 
hautes cimes ; mais ce mouvement, rien ne 
le trahit au dehors. Sous l'influence oc- 
culte les germes cachés dans le sein de la 
terre tressaillent : une inquiétude les agite 
et l'ennui les prend de leur prison obscure. 



24 LA NATURE CHEZ ELLE 

Ils sentent le besoin de s'élancer plus haut, 
de monter vers la lumière et de s'y épa- 
nouir. Oh ! qu'il y a longtemps qu'ils sont 
là, ensevelis dans la solitude et le silence, 
n'ayant que de confuses perceptions, comme 
un enfant au sein de sa mère ; de tous leurs 
efforts ils tâchent de percer la croûte qui 
les sépare du monde vivant. Ils ont l'impé- 
rieuse soif de naître et de figurer dans la 
grande représentation universelle, comme 
des acteurs dont c'est le tour, et que le 
régisseur avertit de ne pas manquer leur 
entrée. 

La même agitation règne parmi les lar- 
ves, les chrysalides, attendant l'heure de 
la métamorphose. Dans sa coque de soie, 
entre la feuille sèche repliée comme une 
oublie sous la pierre humide, au creux du 
bois vermoulu, aux fissures des roches, 
sous les racines des arbres, au bord des 
flaques d'eau, l'insecte se remue et s'apprê- 
te ; mais il ne se risque pas encore à briser 
l'enveloppe qui le protège : quelques jours 



A SON RÉVEIL 25 

de patience sont indispensables. S'il sortait 
trop tôt, le froid des nuits le ferait périr, 
et d'ailleurs sa table n'est pas mise, ses 
officiers de bouche ne sont pas arrivés. 

Seuls, les geais et les pies-grièches sau- 
tent de branche en branche, se querellant 
et caquetant. Les autres oiseaux, plus aima- 
bles, n'ont pas commencé leurs ramages. 
Les vrais chanteurs se taisent, de peur 
de s'enhurraer sans doute. De temps en 
temps un chevreuil, d'un mouvement brus- 
que, traverse la clairière; un renard re- 
vient de la maraude avec une poule jetée 
sur son dos, et un grand cerf, à puissante 
ramure, s'arrête sur le haut d'un tertre, 
rappelant ce cerf miraculeux portant un 
crucifix entre son bois, apparu à saint Hu- 
bert, et dont Albert Durer a fait une si 
belle gravure. 

C'est bien toujours l'hiver, mais l'aurore 
brille plus rose derrière le grillage des ar- 
bres nus ; des souffles moins âpres dépla- 
cent les feuilles mortes ; quelques mousses 

3 



26 LA XATuiïE cm:/ elle 

brunes prennent des reflets verdâtres sur 
le tronc des hêtres ; les extrémités des bran- 
ches rougissent ; des bourgeons se montrent 
aux aisselles des rameaux, vernis d'une 
liqueur visqueuse. Une odeur de jeune sève 
printanière se répand et parfume la forôL 

Cependant aucune fleur ne s'est décidée, 
et l'on ne voit à travers les arbustes chau- 
ves, pour varier l'uniformité des teintes 
brunes, que les fruits rouges du houx et 
du fusain, dont la pourpre persistante a 
bravé l'hiver. 

Mais voici que des pluies douces, ame- 
nées par le tiède vent d'ouest, ont pénétré 
et amolli le sol. 

Sur la lisière des boisj la perce-neige 
lève timidement sa tête blanche; à demi- 
cachée par une feuille sèche de chêne, la 
modeste violette exhale son parfum doux et 
suave. 

La primevère pique de son étincelle jaune 
le bord du sentier, et la pulmonaire mon- 
tre ses fleurs d'un bleu pâle. 



A SON RÉVEIL 27 

• La pâquerette a mis sa collerette blan- 
che, soigneusement plissée, et vous regarde 
amicalement de son œil d'or dans l'herbe 
reverdie. 

Déjà quelques bourgeons ont éclaté sur 
les essences précoces, et la petite feuille 
chiffonnée se déploie, fine, soyeuse, trans- 
parente, d'un vert clair et gai, d'un vert 
d'espérance. Mais le chêne au tronc ru- 
gueux, aux branches noueuses, satisfait de 
sa couronne rousse, qu'il n'a pas dépouil- 
lée comme les autres arbres, reste insensi- 
ble aux agaceries du Printemps, comme un 
aïeul morose qu'importune la gaieté des en- 
fants jasant autour de lui. L'orme non plus 
ne s'émeut pas de ces premiers sourires de 
l'année. 

Le silence est rompu : le joyeux sifflet du 
merle s'est fait entendre, et le pinson lui a 
allègrement répondu. Le pinson franc et 
vif a confiance dans la nature. Dès qu'un 
rayon de soleil a lui, que quelques fleu- 
rettes ont éniaillé l'herbe et qu'une légère 



a» LA NATURE CHEZ ELLE 

frondaison commence à estomper le bois, il 
se croit sûr de son fait. <r Voilà le beau 
temps revenu », se dit-il dans son langage 
d'oiseau ; «plus defrimats, plus de neige, 
plus de ces longues nuits interminables, si 
pleines de dangers et de terreurs ; » et le 
pinson, dans sa joie pétulante, reprend son 
cahier de solfège et fait des vocalises à plein 
gosier. On n'entend que lui, et il semble 
gourmander l'orchestre de la forêt, qui 
tarde à jouer l'ouverture du Printemps. 

Il est vrai que souvent il arrive, pendant 
qu'il chante, qu'une bise froide, un vent 
coulis perfide se glisse à travers les arbres 
mal garnis et lui cause une extinction de 
voix ; mais alors il fait comme un grand 
chanteur et se passe des notes absentes. 
Heureusement, cela ne dure guère ; la 
première bouffée de chaleur lui rend ses 
moyens, et il en profite pour faire des 
aveux d'amour et donner des sérénades à 
sa belle. 

L'heureux couple va, vient, sautille et 



A SON RÉVEIL 39 

volète ; mais ce n'est pas une activité sans 
but, une joyeuse gymnastique faite pour 
contenter la légèreté aérienne de l'oiseau ; 
il s'agit d'assurer un abri à la future fa- 
mille, de lui bâtir un berceau et une mai- 
son, de mener à bien ce grand œuvre du 
nid, doux foyer où sous la poitrine et le 
cœur de la mère se mûrit l'œuf où déjà 
tressaille la vie. 

Pourtant notre artiste, quoiqu'il ait l'hu- 
meur fantasque comme tout virtuose, ne 
manque pas de prudence : il place son nid 
à l'insertion de deux branches, d'une façon 
si adroite qu'il est difficile de l'apercevoir. 
Il le bâtit de mousses, de lichens, de brin- 
dilles et de petites plantes parasites arra- 
chées à l'arbre même sur lequel il a pris 
domicile. A moins d'être prévenu, vous 
prendriez ce nid pour une excroissance du 
tronc, vous le confondriez avec l'écorce. Mal- 
gré cette apparence rustique, il est à l'in- 
térieur chaud et moelleux, capitonné de 
duvet et confortable comme ces kiosques 

3. 



30 LA NATURE CHEZ ELLE 

faits de morceaux de bois curieusement 
difformes et parés au dedans de toutes les 
recherches du luxe. Bien que la saison soit 
peu avancée, le ménage prospérera ; l'amour, 
comme la fortune, aime les audacieux, et 
bientôt, dans ce houx épineux, hérissé com- 
me un bourru bienfaisant, les oisillons mis 
à couvert ouvriront leur bec. La dynastie 
des pinsons est assurée pour longtemps. 

Dans les clairières où se joue le soleil 
poussent les plantes qui craignent l'ombre 
trop épaisse des hautes futaies, et qui ai- 
ment à s'épanouir à l'air libre et à la lumiè- 
re ; la fétuque pennée, la molinie bleue, la 
canche flexueuse, à panicules pourprés, les 
graminées à tige grêle et sans nœud, et l'ai- 
relle qui n'aura qu'à raulomne les jolies 
grappes de baies noires appelées Raisin, 

des bois. 

Partout le mouvement gagne, la fermen- 
tation augmente; des bourgeons éclatent, 
des calices s'ouvrent, des voix s'éveillent ; 
la vie fait sa grande invasion. 



A SON RÉVEIL 31 

D'un jour à l'autre, les teintes se modi- 
fient ; ce n'était d'abord qu'un léger frot- 
tis pour couvrir la toile, comme le font les 
peintres lorsqu'ils ébauchent un tableau ; 
puis les touches se superposent, les tons 
deviennent plus solides, le feuille plus 
nourri. Les détails, d'abord minutieux et un 
peu grêles, comme dans les panneaux des 
maîtres primitifs, prennent de l'ampleur en 
se fondant dans la masse, mais lentement, 
par gradations presque insensibles ; la na- 
ture n'est jamais pressée, surtout dans nos 
climats . 

Ce n'est pas seulement dans l'air et dans 
la terre qu'a lieu le réveil des forces vivan- 
tes ; l'eau féconde fourmille d'êtres et de 
plantes qui s'agitent et veulent se dégager 
de la matière inerte. 

Sortons un moment du bois et venons près 
de cette mare où, par d'invisibles draina- 
ges à travers l'herbe, les feuilles, les mous- 
ses, les sables, se sont amassées les eaux de 
la forêt, pour faire un de ces miroirs clairs 



32 L\ NATURE CHEZ ELLE 

et sombres que les anciens, dans leur lan- 
gage poétique, appelaient « Miroir de Diane » 
Spéculum Dianœ. 

C'est sur le bord d'un taillis; les arbres 
aux troncs sveltes, aux ramures délicates 
que recouvre à peine un feuillage naissant, 
se dessinent sur un fond de ciel clair, comme 
ces délicates découpures en papier noir, 
chefs-d'œuvre de ciseaux patients. Entre 
leurs fûts élancés comme des colonnettes 
gothiques, se hérissent quelques arbustes 
sylvestres. Leurs pieds plongent dans des 
mousses humides et des plantes aquatiques 
qui s'épaississent. Ce sont des joncs, des 
roseaux, des prêles, des sagittaires avec 
leurs feuilles en fer de lance ; des nénu- 
phars étalant leurs cœurs plats et visqueux; 
des lentilles d'eau qui, sous leur petit 
disque vert, laissent pendre des fils vivants 
transition de l'animal à la plante; c'est 
toute une flore marécageuse. 

Dans les places qui ne sont pas envahie, 
la mare polie et dormante reflète le taillis 



A SON RÉVEIL 33 

qu'elle a Tair de vouloir noyer sous ses 
eaux. De vives plaques de lumière étincel- 
lent çà et là sur ce fond sombre, à travers 
le tremblement noir des arbres et le 
remous qu'y produisent les ébats des ca- 
nards sauvages, seuls habitants visibles de 
cette solitude, où l'on sent pourtant la pré- 
sence d'un esprit secret, de celui que l'anti- 
quité nommait Pan et qu'elle faisait plus 
grand que Jupiter. 

Cette marc est tout un monde; si l'œil 
pouvait pénétrer cette onde épaisse comme 
il fait de la goutte d'eau transparente posée 
sur l'objectif du microscope, il y verrait un 
fourmillement étrange d'infusoires, d'ani- 
malcules, de zoophytes, de larves secouant 
leurs langes, d'ébauches d'insectes qui ont 
encore deux ou trois masques à déposer 
avant d'arriver à leur forme définitive. Cela 
grouille, cela rampe, cela sautille, cela 
voyage dans une bulle d'air; cela patine à la 
surface avec une agilité et une sûreté que 
n'eurent jamais les membres les plus sveltes 



34 LA NATURE CHEZ ELLE 

du Club des Patineurs, au Bois de Boulogne. 

Il y a là des salamandres, des hydro- 
philiens, des têtards, des nymphes de li- 
bellules, des cousins en préparation, des 
moucherons à l'état microscopique, tout cet 
escadron ailé armé de scies, de trompes, de 
tarières, de suçoirs qui, l'été, enveloppe 
l'homme d'un nuage bourdonnant et lui 
inflige d'insupportables tortures. 

Combien plus nombreux seraient-ils, ces 
buveurs de sang, si ces honnêtes canards, 
qui semblent s'amuser à faire le plongeon et 
à enfoncer par plaisir leur col d'or bleu et 
d'émeraude dans cette eau qu'ils troublent» 
ne détruisaient pour se nourrir les myria- 
des de larves, et ne mettaient un frein à 
cette effroyable population. La Nature, com- 
me si elle avait peur de sa propre fécondité, 
place toujours, à côté de ces espèces à mul- 
tiplication presque indéfinie, une espèce su- 
périeure qui la détruit dans la proportion 
voulue. Elle a créé l'oiseau pour combattre 
l'insecte, la mort corrige la vie ; l'inférieur 



A SON IIÉVEIL 35 

passe dans le supérieur comme élément, et 
réquilibrese maintient. 



Mais il n'y a pas que des cousins et des 
moustiques dans les bois. 

Regardez cette branche de houx : elle est 
habitée par des hôtes plus aimables, qu'elle 
a défendus pendant les mois d'hiver contre 
les intempéries des saisons, abritant leurs 
chrysalides de ses feuilles à dards aigus, 
qu'on dirait fouillées au ciseau, tant leurs 
arêtes sont vives. Si l'acanthe, se contour- 
nant sous une tuile, a produit le chapileau 
corinthien, le feuillage du houx semble 
avoir fourni le modèle du chapiteau gothi- 
que. 

Voyez celte chenille qui traîne ses an- 
neaux couleur de turquoise hérissés de 
poils soyeux. Ne la méprisez pas parce 
qu'elle rampe encore péniblement : tout 
à l'heure elle va rejeter cette peau, gaine 
étroite qui gène son allure et qu'elle laissera 



36 LA NATUKE CHEZ ELLE 

dans quelques instants à terre comme un 
vêtement d'un autre âge. Psyché, démaillo- 
tée, va déplier ses ailes et s'élancer vers la 
pure lumière comme une âme qui aban- 
donne son corps. 

Salut, papillon étincelant qui semblés 
vouloir consoler les fleurs de leur immobili- 
té fatale, et dont les ailes ont Tair de péta- 
les ! Te voilà délivré, te voilà en possession 
de l'espace ! Tu as subi tes épreuves, dormi 
tes sommeils, épuisé le cercle de tes méta- 
morphoses ! Tu es parfait maintenant ; tu 
n'as plus qu'à aimer et à mourir. 

Mais, dans cet état brillant, te souvient- 
il des phases antérieures ? Y a-t-il une 
conscience chez toi des longues heures pas- 
sées dans la coque de la chrysalide, dans le 
fourreau de la larve ? 

A chacune de tes métamorphoses, au 
moment de l'engourdir, as-tu senti l'an- 
goisse de la mort et de l'inconnu ? Cet éva- 
nouissement terrible, ce passage noir d'un 
monde à un autre, ont-ils laissé quelque 



A SON RÉVEIL 37 

trace dans la mémoire ? Cette chenille, 
moins précoce que toi, qui chemine lente- 
ment sur cette branche, sais-tu qu'elle est 
ta sœur ? Cette peau qui était la tienne, ne 
la prends-tu pas déjà pour un débris de 
feuille ? 

Mais à quoi bon adresser des questions 
philosophiques à ce pauvre papillon tout 
récemment éclos, qui brûle d'essayer ses 
ailes neuves, de traverser l'espace, d'aller de 
la fleur bleue à la fleur rose, de danser dans 
un rayon de soleil et de poursuivre au-dessus 
des prés sa compagne future ? 

Allons, Amour, embrasse Psyché, et ne 
prends pas la peine de nous répondre ! 



CHAPITRE III 

ON LUI DONNE UNE SÉRKNADE. 

Un des hérauts du Printemps, c'est le 
coucou, un bizarre oiseau qui s'est nommé 
lui-même et que cliaquc langue désigne par 
l'onomatopée de son chant. Dès les premiers 
beaux jours, on entend retentir ses deux 
notes dans les bois ; mais il est difficile 
d'apercevoir le chanteur : on le rappellerait 
après sa cavatine qu'il ne reparaîtrait pas, 
tant il est peureux et farouche. Peut-être 
est-ce simple modestie; mais ce n'est pour- 
tant pas de ce coté que pèchent les vir- 
tuoses. 

La plus commode manièrj d'observer le 
coucou, c'est d'avoir, fixée à la muraille de 
sachambrCj une de ces mignonnes horloges 
de bois qu'on découpe si finement dans le 
TyroL 



ON T.ri DOXXK l'XF, SKRÉX.VDF, 89 

Quand l'aiguille vient se poser sur le 
chifîre clc l'heure, deux pclites portes pra- 
tiquées an fronloa du chiiet ou du château 
gothique que représente ordinairement l'hor- 
loge, s'ouvrent et se renversent avec fracas, 
et solennellement, avec un bruit de roua- 
ges, s'avance un oiseau sculpté, peint et 
verni, qui penche la tête, bat des ailes et 
fait coucou autant de fois que l'heure con- 
tient de chiffres. 

Les meilleurs moments pour l'observer 
sont mi li et minuit; que l'imitation soit 
bien exacte, nous n'en retiendrions pas, 
et les ornithologues sérieux trouveraient 
sans doute beaucoup de c'.ioses à y repren- 
dre. Mais l'on n'a pas toujours le temps 
d'aller voir la Nature chez elle, surtout 
lorsqu'on lui a fait plusieurs visites sans la 
trouver. 

On a raconté bien des choses fabuleuses 
sur le coucou, dont le nom scientifique est 
Cuculus canorus. Les anciens croyaient qu'il 
se métamorphosait, à une certaine époque 



40 LA NATURE CHEZ ELLE 

de l'année, en milan ou en épervier, car il 
ressemble à la fois à un rapace et à un 
grimpeur; mais il n'est ni l'un ni l'autre, 
et son ambiguïté ménage la transition. 

Le coucou ne prête pas beaucoup aux 
descriptions tendres et sentimentale? : il 
est médiocrement amoureux et n'a pas le 
sentiment de la famille. Il se soucie très 
peu de voir cinq ou six larges becs béants 
au bord d'un nid réclamant leur nourriture. 
Pour éviter cet inconvénient, il n'a pas de 
domicile et il vit en garçon ; la femelle pond 
ses œufs dans le nid des rouges-gorges et des 
autres oisillons, ayant soin de n'en mettre 
qu'un dans chaque nid, puis elle secoue 
ses ailes et s'en va, ne songeant plus à sa 
progéniture. 

Les oiseaux sont généralement des sopra- 
nos et des ténors ; le coucou a une voix de 
baryton qui résonne avec une gravité pres- 
que humaine. Quand on l'entend pour la 
première fois de l'année, la superstition 
populaire veut qu'en manière de conjuration. 



ON Lin DONNE UNE SÉRÉNADE 41 

on porte la main à son gousset, car s'il ne 
s'y trouvait pas d'argent en ce moment-là, 
on courrait le risque de loger le diable dans 
sa poche jusqu'à la Saint -Sylvestre. Bien 
des poètes et des arlistes ont dû entendre 
chanter le coucou sans prendre cette pré- 
caution. 

Ce pauvre coucou calomnié, qu'on taxe 
de mauvais cœur, de libertin, de mauvais 
père, qui abandonne sans vergogne, ses 
enfants et les fait nourrir par d'autres qui 
s'épuisent à cette besogne, s'il se conduit 
ainsi, ce n'est ni par paresse ni par dureté 
d'âme : il a un devoir à remplir, une tâche 
que lui a imposée la nature. 

Sa spécialité est de détruire les chenilles 
processionnaires; lui seul a le bec assez 
large, l'estomac assez rapace, parmi les 
insectivores, pour s'acquitter de cette fonc- 
tion ; et certes, ce n'est pas de sa part sen- 
sualité gourmande ; les chenilles sont héris- 
sées d'un duvet piquant comme le crin, 
brûlant comme l'ortie, que l'oiseau rejette 

4. 



42 LA N'.VTriîE CHEZ ELLE 

par petites boules feutrées, comme les chats 
angoras qui ont avalé leur poil. 

Ce qui lui reste de moelle pour sa peine 
n'est pas bien succuIeuL, et il se remet aus- 
sitôt à l'œuvre. 

Comme ces chenilles font leurs ravages 
à l'époque des amours et des couvées, vous 
voyez bien que le coucou n'a pas le temps 
de construire un nid et d'élever sa famille. 
Il se sacrifiée l'intérêt public, et les oiseaux, 
moins ingrats que les hommes, lui nourris- 
sent ses petits, pour qu'il puisse vaquer 
librement à sa mission. 

Aussi le voilà près de cette touffe de 
Sceau de Salomon, une des premières 
])lantes qui verdissent dans la forêt, épiant 
les chenilles dont la phalange va se déployer 
au grand préjudice du feuillage naissant, si 
frais et si tendre, et pendant qu'il guette, 
le papillon, récemment délivré de sa chry- 
salide, fait palpiter ses ailes nuancées, 
semées d'yeux comme les plumes du paon. 
Le narcisse, parmi les sveltes graminées, 



0\ LT'I DONNE UNE SÉRÉNADE 4'J 

entr'ouvre sa fleur jaune, qui semble porter 
une petite coupe au milieu de ses six pé- 
tales et sous l'herbe commence à cheminer, 
à voleter, à bourdonner le monde presque 
invisible des insectes; des cirons circulent 
dans le velours d'une plaque de mousse, 
qui est pour eux une gigantesque forêt 
vierge aux lianes inextricables. 

La saison est décidément ouverte. 

Le feuillage, léger d'abord, s'épaissit ; 
chaque arbre à son tour, selon qu'il est 
précoce ou tardif, a mis son habit vert. Le 
chêne lui-même, à travers sa rude écorce, 
laisse pointer quelques jeunes feuilles. 

La forêt n'a plus cette transparence qui 
permettait au regard d'en sonder la profon- 
deur. On n'y voit plus passer, comme une 
ombre, la fuite des chevreuils et des cerfs, 
et le soleil n'arrive plus qu'en gouttes d'or, 
à travers les déchiquetures du feuillage, 
sur les herbes qui poussent au pied des 
hêtres où s'étendaient les bergers de l'E- 
giogue. 



44 LA NATURE CHEZ ELLE 

Rien de plus frais, de plus tendre que 
tous ces verts mêlés avec tant d'art sur la 
palette de la nature; le bleu s'y combine 
avec, le jaune dans des proportions d'une 
variété infinie, que les peintres les plus ha- 
biles ne reproduisent jamais qu'incomplète- 
ment; mais le jaune domine, jaune transpa- 
rent, soyeux, imprégné de lumière : les 
feuilles sont blondes comme les cheveux des 
tout jeunes enfants. 

Aussi, quelle joie, quelle animation, quelle 
turbulence parmi la gent ailée ! Ce ne sont 
que roulades, sons filés, points d'orgue, 
trilles, cadences^ gammes chromatiques. 
Chacun s'en donne à plein gosier, sans 
se soucier le moins du monde du voisin ; 
et cela forme le plus délicieux charivari 
qu'on puisse entendre : c'est comme si 
l'on jouait en même temps une sonate de 
Haydn et un menuet de Mozart. 

Mais rien ne choque dans cette joyeuse 
discordance, parce que la vraie harmonie 
rst dans le fond du tumulte. Unique est le 



ON LUI DONNE UNE SÉRÉNADE 45 

thème, si les broderies sont variées ; et ce 
tiième est l'amour. 

Parmi ce gai tapage, l'oreille distingue 
bientôt la phrase cadencée de la grive mu- 
sicienne, qui pourrait se noter au piano, 
tant elle est nelte. La grive a C3 sentiment 
du rhytme qui manque, en général, aux 
oiseaux, au rossignol lui-même, partisan 
de la mélodie continue, comme Wagner. 
Le merle a la voix plus douce, plus moel- 
leuse, mais moins étendue. Son extension 
n'esL guère que d'une octave, et, pour les 
notes hautes, il a recours au fausset. 

Cette chanson éclatante et sonore est 
celle de la fauvette à tête noire, PAdelina 
Patti, du groupe des fauvettes : la fauvette 
des jardins, la fauvette épervière, la babil- 
larde, la grisetle, n'ont pas ce talent. Ce 
ne sont pas des donne di primo cartello, des 
étoiles à mettre en vedette sur l'affiche; 
mais elles font très bien leur partie dans 
le concert et savent se rendre utiles. 

Écoutez cette cadence perlée d'un accent 



4H LA NATUllE CllKZ VAA.K 

un peu mélancolique: c'est le rouge-gorge 
qui la jette à travers les gazouillements, 
les murmures et les cris divers de Tor- 
chestre ailé. 

On dirait l'âme de la forêt qui parle en 
rêvant et raconte un songe printanier. 

Le loriot et le pinson jabotent, et le cou- 
cou fait la basse ; et, comme pour représen- 
ter la critique, Margot la pie fait, après 
chaque morceau, grincer sa note aiguë. 

Au bord d'une prairie dont l'herbe est se- 
mée de paillettes blanches, bleues, jaunes, 
tombées de la main prodigue d'Avril, une 
source s'épanche et s'étale sous l'ombre des 
aunes, parmi les touffes de salicaire aux 
feuilles lancéolées, les rubans d'eau, les 
flambes, les scirpes de marais, les joncs et 
d'autres plantes qui aiment l'humidité et la 
fraîcheur. Avec un petit bouillonnement har- 
monieux, l'eau jaillit d'une fissure de rocher 
que tapissent des mousses de velours. Avant 
de prendre son cours, la source semble se 
recueillir et rêver dans son bassin, sur un 



OX LUI DONNE IN)-: SÉRÉNADE iV 

lit de sable et de cresson. Son eau est si 
pure, si cristalline, qu'on ne l'aperçoit 
qu'aux petits points diamantés que fait 
briller çà et là, sur ses rives, son imper- 
ceptible remous, et aur^si parce qu'elle 
rend plus sombres les verdures et les reflets 
submergés, comme un vernis ou une 
glace sur un tableau. 

Dans ce miroir d'acier bruni, Ingres eût 
aimé à faire se réfléchir les pieds de marbre 
de celte belle jeune fille nue qui laisse tom- 
ber un ruisseau de l'urne inclinée sur son 
épaule. L'antiquité mythologique eût couché 
une naïade sur ce vert gazon émaillé par les 
turquoises des myosotis. 

Mais la Nature, aujourd'hui, se passe fort 
bien de ces embellissements, et les sources, 
pour ne pas coider d'urnes grecques, n'en 
sont pas moins poétiques. Toutefois, nous 
ne dédaignons nullement les naïades et les 
nymphes, et leur temple rustique fait bonne 
figure dans le roman de Daphnis et Chloé, 
qu'il faut relire une fois par an, selon 



48 LA NATURE CHEZ ELLE 

Goethe, pour se remettre au ton simple et 
naïf. 

Près de ce bassin naturel, qui est une 
coupe et un bain, les oiseaux se rassemblent 
pour y tremper leurs becs et leurs ailes. 
Dans leurs trémoussements, ils font rejaillir 
l'eau en pluie de perles. Ils s'éclaboussent et 
semblent rire comme des gamins : des bran- 
ches sèches tombées dans la source et dont 
quelques rameaux ressortent, des pierres 
qui s'élèvent au-dessus du niveau comme 
des écueils, leur servent de perchoir et de 
séchoir ; et de là ils s'envolent en pépiant 
sur les branches voisines, avec un bruit 
joyeux et mutin, comme s'ils se querellaient; 
mais n'en ayez aucune alarme, ce sont des 
disputes d'amoureux, bientôt suivies de ten- 
dres raccommodements. 

De temps à autre passe un éclair bleu qui 
rase l'eau : c'est le martin-pêcheur, avec son 
aile où s'enchâsse un morceau d'aigue-ma- 
rine. 11 n'est là qu'en visite, ce n'est pas un 
hôte des bois. La fraîche source l'a séduit ; 



ON TA'I DOXXK UNE SÉIŒXADE 411 

car il se tient habituellement sur le bord des 
rivières, le long des oseraies, des rangées de 
saules et des barrages de vieilles planches 
011 abonde le fretin dont il fait sa nourriture. 
Il est un peu brusque et sauvage, et parfois 
son départ rapide surprend le promeneur. 

Qu'il fait bon s'arrêter au bord de cette 
eau si pure et si tranquille, de s'asseoir dans 
l'herbe moelleuse et de s'y tenir immobile 
pour ne pas effaroucher cette population 
charmante qui est bien là chez elle, et que 
vous n'avez pas le droit de troubler ! 

D'abord les oiseaux auront peur et s'envo- 
leront à quelque distance. Cachés entre 
deux feuilles, ils vous observeront de leurs 
petits yeux ronds et scintillants qui voient si 
bien. Ils auront bientôt deviné que vous 
n'êtes pas un chasseur. 

Dès qu'ils comprendront que vous n'avez 
envie ni de les tuer, ni de les empailler, 
mais seulement de les regarder et des les 
admirer en simple poète, ils seront vite ras- 
surés. Le bâton couché auprès de vous, qu'ils 

5 



50 LA XATUltK (JllE/. ELLK 

avaient pris pour un fusil, ne leur inspirera 
plus aucune crainte. Ils se rapprocheront, 
sûrs après tout d'être hors d'atteinte d'un 
coup d'aile, et vaqueront à leurs petites 
affaires comme si vous n'étiez pas là. 

Quelque petit de la dernière couvée, sorti 
du nid hier peut-être avec son plumage 
encore un peu court, se hasardera tout près 
de vous pour contempler à son aise cet ani- 
mal étonnant qu'il n'a pas vu dans les bois 
et qu'on appelle Homme. 

Bientôt le cerf, enhardi, vous prenant 
pour une statue, viendra boire sur l'autre 
rive, en face de vous, relevant de temps en 
temps la tête, et laissant tomber des fils 
d'argent de son muffle noir. 

A votredépart de la ville, vous aviez em- 
porté un livre, quelque petit Horace elzévir, 
d'un format commode et n'encombrant pas 
la poche, ou tout autre poète moderne fa- 
vori ; car dans les bois on ne peut pas lire 
de prose. Mais à quoi bon lire un livre im- 
primé quand on a devant soi, tout ouvert, 



OX LIT DONNE l'NE SKRKNADK 51 

le grand livre universel, cette Bible crimages, 
de parfums et de sonorités, si pleine de 
sens mystérieux et vaguement profonds, 
de phrases dont on entrevoit le mol, mais 
qui ne se laissent pas arracher leur énigme ? 

Épeler une seule ligne, au premier feuil- 
let tournant sous votre doigt, suffit pour 
occuper non seulement la journée, mais 
toute la vie. 

Penchez-vous vers l'herbe, et, entre les 
bras de la féluque, du pâturin, de l'agroste, 
de la folle avoine, de la fausse ivraie, vous 
verrez cheminer, si vous avez de bons yeux, 
toute une armie d'insectes dans l'ardeur 
d'une existence nouvelle ; car il y a quel- 
ques jours à peine, ils sommeillaient, enve- 
loppés de leurs coques à 1 état de chrysa- 
lides. Ils vont à leurs destins avec une 
certitude instinctive, aucun d'eux n'ayant 
vu ses parents et tous étant des enfants pos- 
thumes, dont une prévoyance étrange avait 
arrangé la vie future. Ils cherchent leur 
proie végétale, morte ou vivante ; ils se pré- 



53 LA NATURE CHEZ ELLE 

parent des retraites; ils combattent leurs 
ennemis, les dévorent ou en sont dévorés. 

C'est la loi de nature, et la vie, cliose 
cruelle à dire, n'est qu'un carnage équili- 
bré. Il se fait, sous ces touffes d'herbe, 
entre infiniment petits, des massacres égaux, 
sinon supérieurs aux plus grandes batailles 
humaines. 

Le temps passe vite dans cette solitude, 
si animée sous son apparence tranquille, et 
qui dépasse en habitants la ville la plus 

populeuse. 
Déjà le soleil, plus oblique, lance ses 

flèches d'or à travers les palissades des 
arbres, dont les ombres bleues s'allongent 
sur les pentes du gazon. Les oiseaux se 
rassemblent et cherchent la branche sur 
laquelle ils doivent passer la nuit ; mais avant 
de s'endormir ils se racontent les commé- 
rages et les petits scandales de la journée. 
Comme ils pépient, comme ils jacassent, 
comme ils sautent, chacun apportant sa 
nouvelle ! L'^s prudes déplorent la conduite 



OX LUI DONNE UNE SÉRÉNADE 53 

d'une oiselle qui se compromet. On a vu 
un chardonneret en conter à une fauvette. 

Mais autant en emporte le vent, et la fau- 
vette n'en sera pas moins bien reçue dans 
la bonne société. 

Il est l'heure de vous acheminer vers la 
lisière de la forêt; mais en retournant à la 
ville, comme à regret et d'un pas lent, cueil- 
lez dans l'herbe les petites fleurs sylvestres 
qui se rencontreront sous vos pas : la violette 
parfumée, la primevère, la circée pari- 
sienne, le lierre terrestre, la pulmonaire, le 
narcisse des poètes, l'anémone, l'ancoiie, le 
boutond'or, et surtout la gentille pâquerette, 
cette marguerite en miniature qui porte un 
soleil dans une étoile et dont les pétales arra- 
chés répondent aux questions amoureuses : 

« Un peu, beaucoup, pas du tout. i> 

Qui ne s'est moqué de cette jolie croyance 
populaire, et qui n'a pas, à un certain mo- 
ment de sa vie, interrogé la fleur avec une 
certaine anxiété, la jetant si elle ne rendait 
pas un oracle favorable ? 

5. 



54 LA XATUIIK CHF.Z ELLE 

Nouez le bouquet avec quelques-unes de 
ces longues herbes dont les enfants se ser- 
vent pour enfiler des perles, et, si la jeune 
fille à qui vous l'offrirez ne le reçoit pas avec 
autant de plaisir qu'un bouquet de M'"^ Pré- 
vost, ce n'est pas la peine de questionner la 
marguerite. 



CHAPITRE IV 

ELLE SE PARE POUR LA NOCE. 

Voilà donc le printemps qui a fait son ins- 
tallation définitive: il règne dans toute sa 
gloire, et, couronné de fleurs, trône sous 
sa tente de verdure plus splendide qu'un 
pavillon de roi, quoiqu'elle n'ait rien coûté 
et qu'on n'y voie ni pans de velours, ni 
lambrequins, ni courtines relevées de câbles 
d'or, ni sentinelles veillant appuyées sur 
leurs armes. 

Maintenant, le feuillage a partout caché 
l'armature des arbres. Par masses harmo- 
nieusement arrondies, il s'est suspendu 
aux branches, depuis les plus grosses, qui 
s'insèrent au tronc directement, jusqu'aux 
plus petites qui se subdivisent en rameaux 
presque capillaires. Mais à travers ces touffes 



56 LA NATURE CHEZ ELLE 

plus OU moins épaisses, la forme, le port, 
l'attitude de l'arbre se distinguent toujours : 
on reconnaîtrait le chcne, le hèti e, l'orme, 
le frêne, le charme, le bouleau, quand bien 
même la découpure et la coloration de la 
feuille n'indiqueraient pas la diversité des 
essences. 

Quelle variété immense de tons, dans 
cette livrée en apparence monochrome dont 
la nature revêt le règne végétal ! Tout 
cela, dans le pauvre langage de l'homme, 
s'appelle du verl. C'est le mélange du 
rayon jaune et du rayon bleu, mais la pro- 
portion n'est jamais la même ; et pour nous 
servir des termes de la peinture, qui don- 
nent mieux l'idée des nuances que des 
descriptions approximatives ne sauraient le 
faire, au bleu de Prusse fondamental se 
mêle la nombreuse gamme des jaunes : 
l'ocre, l'ocre de rue, le jaune de Naples, 
le jaune de chrome, le jaune de Mars, le 
jaune indien, les laques jaunes pour les 
glacis ; plus quelques verts spéciaux, le 



ELLE SE PARE POUR LA NOCE 57 

vert minéral, le vert de Scheel, le vert 
Véronèse, le tout modifié par rintroductioii 
des gris argentés que nécessite le feuillage 
des bouleaux, des trembles, des saules et 
autres arbres de couleur pâle; et encore 
quand on veut peindre une forêt, cette 
palette est bien insuffisante. 

C'est un axiome en matière d'association 
de couleurs que le bleu et le vert ne vont 
pas ensemble. — Un châle vert sur une 
robe bleue ! La pensée d'une telle barbarie 
ferait évanouir une femme élégante ; et 
cependant c'est l'accord que la Nature, qui 
s'y connaît, nous le supposons du moins, 
emploie le plus volontiers. Nous en prenons 
à témoin les innombrables cimes de forêts 
verdoyantes qu'elle fait se découper sur le 
fond azuré du ciel ; mais elle sait rendre 
harmonieux ce que l'homnift laisse faux et 
criard. 

Se sentant abrités, enveloppés de mys- 
tère, dérobés à la vue des ennemis qui les 
poursuivent, assurés d'une nourriture a bon- 



58 LA NATUllK CHEZ ELLE 

dante et facile, les oiseaux qui se tenaient 
tapis sous le mince abri d'une branche, 
recevant la pluie froide sur leurs ailes alour- 
dies, ou dans quelque fissure d'arbres ou 
de rocher, tristes, ennuyés, solitaires, en 
proie à la terreur des longues nuits, faisant 
maigre tous les jours de la semaine, volè- 
tent et chantent joyeusement pour célébrer 
le retour de la lumière, la lumière bien- 
aimée qui apporte la gaieté, la vie et la 
chaleur. Comme Gœthe, ils disent : de la 
lumière ! oh ! plus de lumière encore ! 

Avec le beau temps reviennent les amours ; 
les galants cherchent leurs beautés. Ce n'est 
par tout le bois que gazouillements, ra- 
mages, fredons, cris d'appel, déclarations, 
aveux modulés, siffles, pépies, garrulés. Les 
muets de l'hiver sont devenus les bavards 
du printemps. Le pivert lui-même, ce rude 
travailleur, dont on entend sonner de loin 
le marteau contre le tronc des arbres, 
essaie quelques gauches madrigaux devant 
sa famille, qui fait la dédaigneuse, mais 



ELLE SE PA1;E POTlt LA NOCE oU 

n'est pas moins touchée; car il y a chez les 
oiseaux, comme chez les hommes, des Jean- 
Jacques Rousseau et des Don Juan, les 
timides et les effrontés. 

Le petit roitelet, l'oiseau-mouche de nos 
climats, si vif, si gai, si alerte, qui a, lors- 
qu'il marche, la prestesse de mouvement 
d'une souris effarouchée, et qui sautille à 
travers les haies, vous accompagnant d'un 
air moqueur, en gentil camarade à la lois 
craintif et familier, n'est pas le dernier à 
déclarer sa flamme, car il y a un grand 
cœur dans ce corps mignon. Vous le voyez 
sur la lisière du bois, aller et venir, la 
queue retroussée comme celle d'un coq, pé- 
tulant, affairé, sautant de ci, de là, ayant 
au bec tantôt un bout de crin, tantôt un 
brin de mousse ou quelque petite bûchette: 
au moindre bruit des feuilles, au plus léger 
froissement des herbes, il s'envole d'une 
brusque saccade ; mais bientôt il reparaît, 
et se rapproche par des sauts de côté, la 
queue toujours dressée, de ce tas de 



60 LA NATUltE CHEZ ELLE 

fagots oublié là par quoique bûcheron qui 
n'a pas voulu se donner la peine de le 
traîner jusqu'à la ville, et où s'accrochent 
déjà des guirlandes de lierre; car la Nature, 
cette infatigable brodeuse, profite du moin- 
dre canevas pour y tracer ces élégantes 
arabesques. Le petit gaillard, amant près 
de devenir père, travaille au nid qui doit 
contenir la famille future. Il se hâte, le mo- 
ment de la ponte approche, et déjà la 
femelle, pressentant la maternité, se place, 
les ailes frémissantes, dans un berceau 
qu'elle arrondit, dont elle raffermit le tour, 
qu'elle imprègne de sa chaleur, qu'elle 
attendrit de son âme maternelle ; car il est 
toujours rude le passage du non-être à la 
vie. 

A cette douce tiédeur, la couvée éclora 
bientôt. La frêle coque des oeufs se brisera 
et les petits se culbuteront sous le ventre 
de la mère. En attendant ce bienheureux 
jour, elle ne peut quitter le nid ; le moindre 
air frais comprometterait l'avenir de la 



ELLE SE PAKE POUH LA NOCE 61 

couvée, et les oiseaux, sans avoir de thermo- 
mètre, connaissent le degré de chaleur qu'il 
faut. Pourtant, elle s'est absentée un mo- 
ment, rien qu'un moment; car la faim la 
pressait, et le roitelet, parti aux provisions, 
ne trouvant rien sans doute, ne revenait 
pas. Une femelle de coucou, un oiseau énorme 
si on le compare à notre petit camarade, 
s'est abattue sur le nid et y a laissé un 
œuf pas beaucoup plus gros que les autres ; 
puis elle s'est enfuie à tire d'aile, comme 
une mauvaise mère qui a déposé son enfant 
sur le seuil de l'hospice. 

L'oiselle du roitelet est revenue aussitôt, 
et ne s'est aperçue de rien ; car les oiseaux, 
bien que pleins d'intelligence, ne sont pas 
forts en arithmétique. Les pies, qui sont 
les Barème de la gant ailée, comptent, dit- 
on, jusqu'à cinq. Mais les roitelets n'en sa- 
vent pas si long ; aussi notre couveuse ne 
voit-elle pas que le nombre de ses œufs est 
augmenté. Elle reprend sa place, et le roi- 
telet revient, non pas tout droit, mais en 

6 



62 LA N AT LUE CHEZ ELLE 

traçant des zigzags, destinés à dérouter 
les yeux qui peuvent l'épier. Il ne veut pas 
trahir la retraite qui abrite ses chères 
amours. Il vole à droite, il vole à gauche, 
sautille de branche en branche d'un air in- 
différent et distrait, comme occupé d'autre 
chose et regardant ailleurs. Puis, prenant 
tout à coup sa résolution, après un coup 
d'œil furtif jeté aux alentours, il fond comme 
l'éclair sur le nid où l'attend la femelle, sa 
petite tête à demi-renversée, la gorge ten- 
due, le bec entr'ouvert. Un rameau tordu 
surplombe le nid, et c'est sur ce rameau que 
s'ébat le roitelet, l'amant, le mari, le pro- 
tecteur qui pourvoit aux besoins de la jeune 
mère, et dont chaque baiser est une bou- 
chée. Ce ver appétissant, cette larve moel- 
leuse, il a le courage de ne pas la garder, 
et c'est un mérite pour un petit gourmand 
de vif appétit; mais l'amour inspire le sacri- 
fice. 

Quel charmant ménagCj quelle union, quel 
accordj quelle passion de part et d'autre I 



ELLE SE PARE POUR LA XOCE G3 

Comme ils se suffisent et se font un univers 
de quelques centimètres de circonférence, 
et comlDien de ménages humains devraient 
prendre modèle sur ces oiselets ! Le petit 
monsieur emplumé ne passe pas les nuits 
au club, et pour s'absenter toute la journée, 
il ne prétexte pas la fameuse affaire Ghau- 
montel, si plaisamment inventée par Balzac 
dans ses Petites misères de la vie conju- 
gctle. 

Mais sous la lente chaleur de l'incubation, 
les petits sont éclos enfin. Tout autour du 
nid, rangés en cercle, s'ouvre une série de 
becs bordés de jaune, et parmi ceux-là un 
plus large et plus béant que les autres. C'est 
celui du jeune coucou, de l'enfant abandonné 
par de mauvais parents. Chose étrange ! 
c'est l'intrus, le délaissé, le Champi, comme 
dirait George Sand, que le roitelet et sa 
femme aiment le mieux. Ils ne semblent pas 
s'apercevoir qu'il est d'une autre espèce que 
la leur ; ce fort nourrisson, à l'insatiable 
appétit, les met en extase : comme il est 



64 LA NATURE CHEZ ELLE 

gros, comme il est dodu, comme il est déjà 
grand et robuste pour son âge! Quelle diffé- 
rence entre lui et ces autres petits hâves, 
maigrichons, mal venus! Ils l'admirent et 
sont flattés, eux si mignons, d'avoir produit 
cet énorme enfant. S'ils connaissaient ces 
exhibitions américaines de bébés, où le bébé 
le plus pesant est primé, ils y enverraient 
leur coucou, qu'ils prennent pour un roite- 
let exceptionnel. C'est lui qui est toujours 
le premier servi et qui gobe les plus fins 
morceaux. Aux autres, après lui, s'il en 
reste. Avec une activité extraordinaire, le 
mâle et la femelle, tour à tour, vont à la 
picorée, et le grand bec engouffre tout. Les 
délicates créatures s'épuisent à rassasier 
leur cher Gargantua. Tant bien que mal, la 
couvée s'élève. Le duvet est remplacé par 
les plumes, les ailes se garnissent, les queues 
s'étalent déjà hors du nid trop plein. Le mo- 
ment de la séparation approche ; la famille 
va se disperser. Se trouvant à l'étroit et 
n'ayant plus besoin de personne, l'enfant 



ELLE SE PARE POUll LA NOCE 65 

adultérin, qui a dévore la substance des pe- 
tits légitimes, s'envole sans dire merci, par- 
fait symbole d'ingratitude, et prouve ainsi 
qu'il possède l'indépendance du cœur, selon 
la maxime de Nestor Roqueplan. 

Quelques naturalistes, surtout parmi les 
anciens, au temps où la science se conten- 
tait d'hypothèses et de légendes qu'elle ne 
se donnait pas la peine de vérifier, ont pré- 
tendu que le jeune coucou mangeait ses pa- 
rents adoptifs; c'est une calomnie. Mais il 
ne faut pas lui savoir gré de cette sobriété, 
et la lui imputer à vertu. Le coucou n'est 
pas un rapace, quoiqu'il en ait quelques ca- 
raclèrcs extérieurs; il ne se nourrit que de 
chenilles, d'insectes, de larves : autrement, 
croyez-le bien, il ne se gênerait en aucune 
façon, et croquerait, depuis le père jusqu'au 
dernier petit, l'aimable famille de roitelets 
qui l'a si gracieusement hébergé. 

Perché sur le bord du nid, l'oiseau mi- 
gnon, avec regret et mélancolie, voit s'en- 
voler à travers l'épaisseur du bois le gros 

0. 



on L.V NALI'Il!': l'III'.Z i:[.LE 

compère qui, plus lard, s'il le rencontre, 
fera semblant de ne pas le reconnaître. Heu- 
reusement, les chagrins d'oiseaux ne sont 
pas bien longs, et le roitelet se consolera 
dans la compagnie de ses chères mésanges, 
chez qui il trouve toujours bon accueil. 

Dans la forêt, tout le monde entre en 
ménage : linots, fauvettes, mésanges, ber- 
geronnettes, pinsons, jusqu'aux oiseaux mé- 
chants, que le meurtre semble devoir occu- 
per plus que l'amour; les rapaces nocturnes 
s'attendrissent et font rouler comiquement 
leurs yeux ronds à l'iris de paillon jaune ou 
orangé. Ils se donnent des grâces comme 
des Sganarelles amoureux ; ils sont trouvés 
charmants par leurs belles, aux oreilles de 
chat, et ils admirent leur progéniture. 
« Dieux ! que les hibous sont jolis! s) enten- 
drait-on murmurer dans le creux des vieux 
arbres, pour peu qu'on eût l'oreille fine, par 
un père et une mère ravis de leur œuvre. 

Sous l'influence de la douce atmosphère, 
lesnymphes se débarrassent de leurs larves, 



ELLE SE l'.VRE POUR L\ NOCE Ui 

et après la longue incubation de l'om- 
bre, s'élancent gaiement vers la lumière, 
enfants posthumes qui n'ont pas connu leurs 
parents et qui ne connaîtront jamais leur 
postérité. Des légions d'insectes munis 
d'ailes, parés de brillantes couleurs, eux qui 
naguère rampaient sous des livrées obscures, 
voltigent et bourdonnent çà et là, enivres 
de la liberté récente, et jouissant avec 
délices de la vie légère, ailée, capricieuse. 
Après un sommeil de trois ans, le hanne- 
ton, sûr de trouver son pain sur l'orme, 
commence, se sentant riche comme la bou- 
langère, à compter ses écus au soleil, en ou- 
vrant et refermant, en manière d'éventail, 
les lamelles de ses antennes; puis, écartant 
comme les basques de l'habit marron, porté 
par Lablache dans Don Pasquale, ses dures 
élytres couleur de bronze florentin, il déplie 
la gaze chiffonnée de ses ailes et s'envole 
avec une pesanteur étourdie, se cognant à 
tout, comme s'il ne voyait rien de ses gros 
yeux myopes. 



68 LA NATLIIE CHEZ ELLE 

Il n'est pas besoin d'aller au bois pour 
voir des couples amoureux. Regardez ce 
vieux toit de colombier, ou plutôt de pigeon- 
nier, si le mot vous paraît trop féodal et 
sentant son castel à mâchicoulis et à tou- 
relles en poivrières. Il est bien délabré, 
bien effondré ; quelques restes de chaume, 
plaqués de mousses et où passent les vio- 
liers, les joubarbes, les iris de murailles, 
pendent sur les poutrelles mises à nu 
comme les lambeaux d'un vieux tapis turc 
effiloché, passé, éteint, mais qui a encore de 
belles taches de couleur. Les lierres, les 
ronces, les saxifrages et toutes ces plantes 
pariétaires qui ont besoin de Thumidité et 
du salpêtre, ont escaladé, à Tenvi, le pigeon- 
nier en ruine, plongeant leurs griffes dans 
les fissures des pierres disjointes, profitant 
d'une rugosité du plâtre pour monter à l'as- 
saut comme d'habiles gymnastes. Et c'est un 
fouillis adorable et charmant, un mélange 
de décombres et de plantes, une antithèse 
de solives qui s'affaissent et de fleurs qui 



ELLE SE PARE POUR LA NOCE 69 

jaillissent ; car jamais la nature n'est plus 
vivace que sur la destruction ; elle fait le dé- 
sespoir des propriétaires et le ravissement 
des peintres. Ah ! comme à ce vilain pigeon- 
nier croulant, le paysan ou le bourgeois, 
également dénués du sens pittoresque, pré- 
férerait un colombier tout battant neuf, avec 
sa tourelle correctement ronde comme un 
cylindre, blanchie d'hier à la chaux, son 
toit de tuiles d'im rouge vif et sa petite 
porte-fenètre peinte en vert dragon ! 

Mais les pigeons ne sont pas si bêtes ! Ils 
s'ébattent par nuées blanches ou chatoyantes 
sur ce toit oi^i le soleil du matin fait, dans 
les gouttes de rosée égrenées parmi les 
mousses et les feuilles de vigne vierge, scin- 
tiller mille diamants de la plus belle eau. 
Ils trouvent mieux leurs aises dans cet 
aimablQ désordre naturel, que dans la dure 
symétrie humaine. Ces velours de lichen sont 
moelleux ; cette latte en travers, qui a laissé 
tomber son crépi, offre aux pattes roses un 
commode perchoir. Où pourrait-on placer, 



70 LA XATUJIE (IIE/ ELLE 

plus confortablement, un nid qu'au fond de 
cette alcôve formée par un effondrement du 
toit, et protégée par deux vieux chevrons qui 
se croisent! 

Aussi ce chaume en pente sur ce mur 
croulant, au fond de cejardin en friche aban- 
donné aux végétations folies, est-il une Cy- 
thère pour les oiseaux; jadis chers à Vénus, 
et qu'elle doit aimer encore, si, comme Henri 
Heine le prétend, les dieux de la mytho- 
logie subsistent toujours, cachés sous d'hum- 
bles déguisements ; et il doit le savoir, lui 
que nous avons plus d'une fois soupçonné 
d'être l'Apollon antique ayant appris l'alle- 
mand à l'université d'Iéna. L'Aphrodite d'or, 
pour nous servir de la belle épithète homé- 
rique si souvent appliquée à Vénus, rencon- 
trerait là, pour renouveler l'attelage de son 
char, des couples superbes, des races ma- 
gnifiques, inconnues peut-être à l'antiquité. 
11 y a par ce toit des pigeons de bien des es- 
pèces : le pigeon capucin, le pigeon pattu, 
qui a l'air d'un raffiné du temps de LouisXHI, 



ELLE SE PARE POIR L.V NOCE 71 

avec ses bottes à chaudron remplies de den- 
telles ; le pigeon comme un moine, celui qui 
se rengorge dans sa cravate ainsi qu'un 
merveilleux du Directoire ; le pigeon-paon, 
fier de sa beauté, paradant avec fatuité de- 
vant les belles, et manœuvrant sa queue en 
éventail ; quoiqu'elle ne soit pas ocellée 
comme celle de l'oiseau de Junon, la lumière 
s'y joue en éclairs irisés, capables d'éblouir 
une amante. 

Et tout le jour et toute la nui l, sur le vieux 
toit du colombier où palpite l'amour heu- 
reux, c'est pourtant une éternelle plainte et 
comme le soupir d'un cœur étouffé qui se 
pâme. 



CHAPITRE V 

ELLE RÊVE AU BORD DE l'ÉTANG. 



Si VOUS êtes paysagiste et que vous erriez 
dans une campagne peu fertile en motifs 
pittoresques, quand vous entendrez au loin 
les grenouilles chanter en chœur les vers 
onomatopiques d'Aristophane : Brekekekex, 
coax, coax, marchez de ce côté, et bientôt, 
débouclant la bretelle de votre boîte à cou- 
leurs, vous piquerez en terre le bout ferré 
de votre parasol. 

En effet, guidé par ce coassement, sem- 
blable au bruit d'un verre qu'on rince, 
vous arriverez bientôt à quelque jolie mare 
étalant sa nappe dormante sous une ligne 
d'oseraies, près de quelque vieux saule 
curieusement difforme, et rappelant, avec sa 
tête à demi-ébranlée, la perruque hérissée 



ELLE RÊVE AU BORD DE l'ÉTAXG 73 

d'un Sylvain; Tendroit sera charmant, plein 
de fraîcheur et abondant en détails gra- 
cieux. La grenouille annonce l'eau, qui est 
la vie du paysage, l'élément fluide et mo- 
bile où la lumière tremble et se reflète 
comme dans un miroir vagabond. La pré- 
sence de l'eau fait naître l'herbe et la ver- 
dure, et il n'en faut pas davantage pour 
faire un tableau. Ces petits coins prêtent 
plus que les ambitieux points de vue, les 
grands horizons et les vastes panoramas 
alpestres. 

Les grenouilles ont cet honneur d'avoir 
occupé de bien grands poètes : Homère, 
Aristophane, La Fontaine. Le premier a 
chanté leurs luttes avec les rats dans une 
épopée burlesque ; le second en a fait les cho- 
ristes d'une de ses plus mordantes comé- 
dies ; le troisième leur a confié les rôles 
principaux de plusieurs de ses fables. Elles 
figurent aussi dans une vieille chanson de 
campagne que nous ne prétendons pas com- 
parer à la poésie de ces divins maîtres, et 



74 LA ^AlUUi: CHEZ ELLE 

qui a cependant un certain sentiment d'har- 
monie imitative dont l'oreille se berce. Nous 
l'avons entendu chanter autrefois dans un 
petit villoge perdu, où nous alHons passer 
nos vacances, par une parque rustique qui 
filait sur le pas de sa porte, et l'air, dont 
voici les pai oies, s'accommodait assez bien 
avec la basse continue du rouet, rythmée 
par le clapement de pied de la fileuse. 

Pleut, pleut, mouille, mouille. 
C'est le temps de la grenouille. 
La grenouille a fait son nid 
Dans retable à nos brebis ; 
Nos brebis en sont malades, 
Nos moutons en sont guéris. 

Nous ne savons pourquoi, ces vers, ou 
plutôt ces lignes terminées par des asso- 
nances plus ou moins vagues, nous char- 
ment dans le sens magique du mot, et pro- 
duisent sur nous une espèce d'incantation. 
Ils tintent à notre oreille comme les gouttes 
de pluie fouettant la vitre, ou glissant de 



M 



ELLE EÊVE AT' BOllD l'I". l'ÉT.VN'G 7.*) 

feuille en feuille, ou courant en fumée sur 
la pente des toits; ils font le bruit mono- 
tone et clapotant de l'eau tombant dans 
l'eau, et vous donnent une sensation de 
fraîcheur humide, dont le thème dominant 
est l'idée de grenouille. C'est en même 
temps un pronostic et une observation d'hy- 
giène rustique, comme en font les bergers, 
toujours occupés d'astrologie et de méde- 
cine, et au fond un peu sorciers. Et si l'on 
a l'imprudence de se laisser prendre une 
fois au bourdonnement fatidique de cette 
pluvieuse cantilène, on ne peut plus s'y 
sousti'aire, et vous voilà murmurant d'une 
lèvre machinale : « Pleut, pleut, mouille, 
mouille », du matin jusqu'au soir, au grand 
dérangement de vos contemporains, à moins 
pourtant qu'ils ne subissent l'influence, et 
ne se joignent à vous comme un chœur. 
Alors «■ la scie a toutes ses dents », comme 
on dit en lan^a^e d'atelier. 

Les critiques forts en histoire naturelle, 
comme en toutes choses, objecteront peut- 



76 LA NATURE CHEZ ELLE 

être que la grenouille ne fait pas de nid et 
n'iiabite guère les étables. Cependant nous 
pouvons certifler, d'après le témoignage de 
Rouvière, ce prêtre de Shakespeare, ce 
grand artiste mort à la peine, qu'il se 
rencontre parfois des batraciens dans les 
granges. Rouvière, pour essayer l'effet de la 
poésie sur Tânie neuve des paysans, jouait 
Hamlet, avec une troupe de rencontre, sous 
une espèce de hangar qu'on avait, tant bien 
que mal, disposé en théâtre. C'était presque 
aussi primitif que le Chariot de Tliespis. A 
la scène du spectre, lorsque le prince de 
Danemark frappe du pied le sol en disant : 
« Paix là, vieille taupe! » un formidable 
coassement répondit, en lui désobéissant, à 
l'injonction d'Hamlet. Quelques grenouilles, 
qui dormaient là dans une flaque d'eau 
sous les planches, s'éveillèrent en sursaut 
au coup de talon de l'acteur, et, se souve- 
nant d'avoir chanté pour Aristophane, ne 
dédaignèrent pas de donner la réplique à 
Shakespeare. 



KLLE RKVE AU BORD DE L ETANG 77 

Au grand monologue où le prince Hanilet 
se pose les insolubles questions qui tour- 
mentent la pensée humaine sur l'être et le 
non-être, sur la vie et la mort, sur le rêve 
possible de la tombe, les grenouilles prirent 
encore la parole et semblèrent donner la 
réponse de la nature. Un pareil accident a 
pu arriver au grand poète anglais, lorsque, 
peu connu encore, il remplissait le rô!e du 
spectre dans le premier Hamlet, qu'il cor- 
rigea depuis d'une main si magistrale. 

Revenons, non pas à nos moutons, mais à 
nos grenouilles. Les voilà sur le bord de 
leur mare, prêtes à faire le plongeon, au 
moindre bruit, par une têle piquée, dont les 
caleçons rouges du bain Deligny envieraient 
la correction. La grenouille semble chargée 
par la nature de donner des leçons de na- 
tation à l'homme, dont elle rappelle vague- 
ment la structure. Elles ont les pattes de 
devant repliées sous la poitrine, celles de 
derrière ramassées le long de leur corps ; 
leur échine fait une protubérance comme si 

7. 



78 L\ NATURE CHEZ ELLE 

elles avaient les reins cassés, et leurs beaux 
yeux, aux cercles d'or, saillent sur leur tête 
comme les cabochons sur un bijou oriental 
ou byzantin. Leur clos se nuance d'une 
couleur de bronze verdâtre qui se fond sous 
le ventre en blancheur argentée. Des doigts 
délicats, que relient de fines membranes, 
terminent leurs membres comme de petites 
mains et en font un animal agile, propre, 
plutôt joli que laid, qui a sa caricature 
dégoûtante et monstrueuse dans le crapaud. 
Comme elles ont Tair de se trouver bien 
au bord de ce bassin bordé de myosotis, 
encombré de salicaires, de rubans d'eau, 
de nénuphars, qui les soutiennent sur leurs 
larges disques comme des radeaux ! Les 
mâles, gonflant les poches de leur gorge, 
coassent avec animation, comme si le son 
de leur propre voix les excitait ; les femelles 
ne font entendre qu'un faible murmure 
approbatif, car elles n'ont pas de voix. Elles 
happent les mouches et les cousins qui volè- 
tent étourdiment çà et là, avalent quelques 



ELLE RÊVE AF HORD DE L'ÉTAXa 79 

bestioles nageant à leur portée, et, sautant 
sur une branche morte tombée en travers 
de la mare, ne reprochent pas à Jupiter, 
comme les grenouilles de la fable, de leur 
avoir donné pour roi un soliveau. Aucune 
n'a la sottise de demander, à la place du 
monarque inoffensif, le héron qui les gobe- 
rait. Malgré tout Fesprit des fabulistes, les 
animaux sont encore plus sages dans la na- 
ture que dans l'apologue. Pilpay, Esope, 
Phèdre et La Fontaine leur ont trop souvent 
prêté les ridicules, les vices et les folies des 
hommes. 

Bien qu'elle soit d'un naturel pacifique, 
la grenouille a ses ennemis. Les cchassiers, 
de leur long bec, la piquent à défaut de 
poisson; les serpents l'attaquent, et, disten- 
dant leurs mâchoires, finissent par l'englou- 
tir. L'homme la pêche, et, lui coupant les 
cuisses à la hauteur des reins, en fait un 
bouillon qui ressemble au bouillon de poulet, 
ou bien encore l'accommode en friture. Il n'y 
a pas longtemps qu'on appelait, en Angle- 



80 LA NATURE CHEZ ELLE 

terre, les Français <s mangeurs de grenouil- 
les, » et qu'on croyait que ce batracien for- 
mait la base de leur nourriture. 

Rien déplus triste que de voir ces troncs, 
vivant encore, séparés de leurs extrémités 
inférieures, sauteler péniblement le long de 
la mare comme des culs-de-jatte, en s'ap- 
puyant sur leurs pattes de devant. Mais qui 
est-ce qui a pitié d'une grenouille ? Victor 
Hugo peut-être, qui, dans son effusion pan- 
théiste, a consacré aux tortures d'un cra- 
paud une si magnifique poésie. 

Quelquefois, cependant, un sort plus doux 
attend la grenouille captive ; pour peu 
qu'elle soit alerte et mignonne, que sa robe 
verte ait de belles rayures d'or et que le 
blanc de son ventre soit pur, on lui donne 
pour prison un bocal de verre bien transpa- 
l'ent, rempli d'une eau limpide, où plonge 
une échelle de grosse paille ou de légères 
bûchettes. Et voilà la pauvre grenouille 
transformée en baromètre vivant. Sensible 
aux variations hygrométriques, elle prédit 



ELLE IIKVE AT P>ORn DE l'ÉTANG 81 

la pluie et le beau temps en descendant ou 
en remontant les échelons. Trop heureuse si 
quelque jour un médecin, un physiologiste, 
n'a l'idée de la retirer de là et de lui éten- 
dre la patte sur l'objectif d'un microscope, 
pour démontrer, par transparence, la circu- 
lation des globules de sang, ou, ce qui serait 
pire, de lui découvrir un nerf avec le scalpel 
et de le mettre en contact avec la pile de 
Volta. 

La promesse du chœur aquatique n'a pas 
été menteuse. L'eau abonde, se répand dans 
les dépressions du sol, eau tombée du ciel 
ou extravasée par de petites sources qui ne 
trouvent pas leur cours. Elle baigne le pied 
des arbres, amis de l'humidité, et dont les 
racines plongent volontiers dans la vase. Il 
y a là de vieux chênes, qui étendent leurs 
branches transversales comme des bras qui 
prêteraient serment, des bouleaux frêles et 
inquiets, au feuillage glauque et blanc, dont 
l'écorce de satin se déchire et s'effiloche, et 
qui enlèvent en clair leur silhouette pâle de 



82 LA NATUUK CHEZ ELLE 

ce fond de sombre verdure ; des frênes, des 
hêtres, et tout un enchevêtrement de vi- 
vaces frondaisons formant une noire ca- 
verne de verdure impénétrable à la lumière 
et à la chaleur. 

Sur le devant, là où les arbres éclaircis 
laissent l'eau miroiter plus librement, le soleil 
frappe d'un rayon oblique des masses con- 
fuses de joncs, de roseaux, de fers de lance, 
de glaïeuls, de prêles, de plantains d'eau 
dont il harmonise avec un glacis d'or les 
verts pâles. Des conferves, des nymphéas, 
s'étalent aux places stagnantes entre les 
touffes d'herbes aquatiques dont un souffle 
agite les mobiles aigrettes, et parmi cette 
épaisse forêt de plantes circule un monde 
d'insectes, d'araignées d'eau, de ditisques, 
de tritons et de salamandres qui se plaisent 
beaucoup plus au fond des mares qu'au 
milieu des flammes, comme on le croyait 
autrefois. 

De l'arcade profonde décrite par le feuil- 
lage, un grand oiseau s'envole. C'est un hé- 



ELLE IIÈVE AU llORD I)E l/ÉTAN(i 8o 

ron qui est venu chercher dans cette solitude 
marécageuse une retraite paisible et sûre. 
Le héron est de nature mélancolique ; les 
endroits déserts, d'accès difficile, oùThomme 
passe rarement, lui conviennent. Il reste là, 
au bord de l'eau pendant des journées entières 
en équilibre sur une de ses longues pattes, 
le bec reposant sur son jabot, dans une im- 
mobililé si parfaite qu'il ne remuerait pas 
davantage empaillé derrière la vitrine d'E- 
vans, au quai Voltaire. A travers son rêve 
indéfini, l'œil demi-clos, il guette le passage 
de quelque poisson avec une patience de 
pêcheur à la ligne sur un quai de la 
Seine. 

Son costume est sérieux, comme il con- 
vient à un philosophe : habit noir à longues 
basques, un peu de blanc à la poitrine simu- 
lant le linge, et derrière la tête une fine ai- 
grette de plumes couchées qui, jadis fixait 
au turban des califes quelque escarboucle 
de Gimschid, ou quelques diamants de Vi- 
sapour; 



84 LA NATURE CHEZ ELLE 

Autrefois, le héron jouissait, dans le 
monde cynégétique, d'une haute estime. 
C'était un oiseau de grand vol, dont les 
princes et les puissants barons féodaux se 
réservaient la chasse, sous les peines les 
plus sévères. Alors, sur la lisière d'immenses 
forêts fourmillantes de gibier, s'étendaient 
de vastes marécages, des étangs poisson- 
neux bordés d'une ceinture de joncs, et 
que personne n'eût osé dessécher pour as- 
sainir le pays et les mettre en culture. Des 
brumes matinales montaient de l'eau sta- 
gnante et plombée, et de loin, comme à 
travers une gaze argentée, on apercevait 
l'oiseau solitaire, semblable à une boule 
fichée dans une broche, en méditation sur 
la rive. 

Le pontlevis du manoir féodal, flanqué 
d'échauguettes, de mâchicoulis et de tou- 
relles en poivrière, s'abaissait, et de l'ogive 
pratiquée dans la maîtresse tour débouchait 
un brillant cortège. Le châtelain en surcot 
mi-parti et la châtelaine inondant de sa 



ELLE UÈVE AU liOltl) DE l'ÉTAKG 85 

jupe armoriée la croupe de son palefroi, sov- 
laient, portant sur le poing leurs fau- 
cons encapuchonnés, suivis de leurs pages, 
d'écuyers et de valets de chiens. 

Arrivée dans la plaine, la cavalcade con- 
tournait l'étang ou suivait la chaussée desti- 
née à contenir les eaux. A ce bruit insolite 
qui venait troubler le silence et la solitude 
de sa retraite, le héron inquiet redressait 
son long col pour examiner l'ennemi, loin- 
tain encore, faisait claquer son bec, posait 
à terre la patte qu'il tenait repliée sous son 
ventre, et brassait l'air sous ses ailes comme 
pour se préparer au vol. 

Décidément c'est à lui qu'on en veut; il 
l'a compris et prend l'essor. Il faut essayer 
de la fuite avant de risquer le combat. Son 
vol est lent d'abord. — Le héron n'est pas 
rapide, mais possède une grande force ascen- 
sionnelle. — Peu à peu il s'élève et parvient 
à une assez grande hauteur. Sa découpure 
noire a déjà beaucoup décru sur le gris bru- 
meux du ciel. Ses pattes tendues en arrière 

8 



80 LA NATURE CHEZ ELLE 

el son long bec pointu en avant se distin- 
guent à peine. 

On a décapuchonné les faucons. Eblouis 
un instant du grand jour, ils promènent au- 
tour d'eux le rigide regard de leurs pru- 
nelles d'or, comme pour se reconnaître. Puis, 
hérissant leurs plumes, secouant leurs ailes, 
obéissant à l'impulsion du poing qui les en- 
voie en l'air, ils s'élancent brusquement et 
partent à la poursuite de la proie qu'il s'agit 
de lier, comme on dit en termes de faucon- 
nerie. 

Ils montent, ils montent pour dominer le 
héron et se laisser tomber dessus, à pic, du 
haut de Tair ; mais l'oiseau poursuivi a 
deviné cette tactique. Il rabat son vol, replie 
son col et présente son bec aigu comme une 
épée à la descente impétueuse du faucon, 
qui, parfois, s'enferre et se tue lui-même 
comme un duelliste trop fougueux. 

Mais un autre faucon reprend la place, et 
il faut bien que la victime succombe. 

C'était là, du moins, une mort noble, élé- 



ELLE LÈVE W lîOJtD DE l'ÉTAXG R7 

gante et seigneuriale, avec quelques chances 
de salut. Maintenant que la chasse au vol 
n'est plus pratiquée que par quelques tri- 
bus de l'Algérie, qui ont conservé les tradi- 
tions de la fauconnerie du moyen âge, on 
n'y met pas tant de façons. Le héron, ce gi- 
bier royal, se tire au fusil, comme le canard, 
ou se prend au lacet. Décadence que pré- 
voyait Louis XllI, ce grand amateur de la 
fauconnerie, et qui rendait sa mélancolie 
plus noire encore. 

Les marais sont desséchés, les solitudes se 
peuplent, l'animal se retiredevant l'homme, 
et bientôt le héron aura disparu comme l'au- 
rochs, comme l'outarde, comme le castor, 
comme le lodo d'Australie, comme la baleine , 
déjà obligée de se réfugier sous la calotte 
des glaces du pôle. Il y a encore quelques 
héronnièresen Hollande, où l'espèce se con- 
serve facticement et presque comme une cu- 
riosité. 

La grue n'est pas aussi rare ; ses voyages 
la protègent. Elle vient du nord de l'Eu- 



88 LA XATUltE CHEZ ELLE 

rope, passe l'automne dans nos climats, et 
va prendre ses quartiers d'hiver en Afrique 
et dans l'Asie méridionale, où la vie des 
bêtes est respectée et où on ne connaît pas 
cette aveugle fureur de chasse qui tend à 
dépeupler le globe. La grue, d'ailleurs, n'est 
pas un oiseau solitaire et morose comme le 
héron. Elle aime à vivre avec son espèce, et 
quoique vous la voyiez en ce moment plan- 
tée toute seule sur ses longues échasses, au 
milieu de touffes de roseaux, guettant le pas- 
sage de quelque proie, elle saura bien, le 
jour venu, aller rejoindre la grande troupe 
en partance pour le Caire ou la seconde ca- 
taracte, et se mettre à son rang dans la file. 



CHAPITRE VI 



ON CUEILLE FRAISES ET VIOLETTES. 



Aller cueillir la violette au bois est un 
joli motif de promenade ; rien de plus char- 
mant que de voir une belle fille de dix- 
sept ans, même quand ce serait une de celles 
que célébrait Mûrger, et qui, la veille, dan- 
sait à la closèrie des Lilas, courir joyeuse- 
ment à travers les arbres, traînant après 
sa robe blanche rayée de rose quelque brin- 
dille accrochée, heureuse, gaie, insouciante, 
ayant retrouvé, au sein de la Nature, son 
innocence et ses frais instincts d'autrefois. 
Combien d'ardeur elle met à sa cueillette, 
et quel prix elle attache à ce bouquet qu'elle 
pique à son corsage, et qui vaudrait bien 
un sou sur le pont des Arts ! Jamais botte 
de camélias blancs entourés de violettes de 

8. 



no LA NATURP, CHEZ E[-LK 

Parme ne lui fera pareil plaisir, sur le 
rebord de velours d'une avant-scène, à une 
première représentation d'un petit théâtre. 

Mais c'est aussi une grande joie de cher- 
cher, sous les feuilles, au revers des pentes 
gazonnées, le long des étroits chemins, dans 
les clairières où tombe un rayon de soleil, 
la fraise rougissante qui est comme la pu- 
deur des bois. 

Quelles délicates nuances de carmin sur 
ces petits cônes ponctués de légères mou- 
chetures, qui sont les graines 1 Ceux-ci 
commencent à se colorer de pourpre d'un 
côté ; ceux-là sont déjà tout rouges ; d'au- 
tres restent d'un blanc verdàtre, où un 
faible rose se mêle à peine. A les voir bril- 
ler çà et là dans l'herbe, on dirait un collier 
de corail dont le fil s'est brisé et dont les 
grains éparpillés sont roulés à terre. Il 
s'agit de réunir ces grains disséminés dans 
la forêt et de les rassembler au fond d'un 
mignon panier ou d'un chapeau de paille 
garni de feuilles. 



ON CUEILLE FRAISES ET VIOLETTES 01 

De grand matin, lorsque la rosée couvre 
encore de son reseau les herbes, les fleurs 
et les feuilles, les enfants du village, gar- 
çons et filles, parlent pour le bois et vont à 
la cueillette des fraises. Ils se dispersent 
dans toutes les directions. Il en est qui, 
observateurs précoces, connaissent les bons 
endroits, les expositions favorables, et font 
une récolte plus abondante que les autres. 
Comme ils ne s'élèvent pas, vu leur âge, 
beaucoup au-dessus de la terre, et qu'ils 
ont la vue perçante du sauvage, ces petits 
travailleurs, pour nous servir d'une expres- 
sion à la mode, ne laissent pas échapper 
une seule fraise. Un cri de joie annonce 
chaque découverte ; on court, on se préci- 
pite, on s'agenouille. Les mains hâlées 
écartent le feuillage, et le fruit vermeil est 
délicatement détaché. 

L'enfance est gourmande pour le moins 
autant que cruelle; plus gourmande même 
que cruelle, quoique La Fontaine ait dit : 
« Cet âge est sans pitié l, et il faudrait 



92 LA NATURE CHEZ ELLE 

vraiment une grande force d'ûme à ces en- 
fants, petits Tantales de village, pour ne 
pas porter leur trouvaille à leur bouche et 
la déposer avec un regard de regret dans la 
corbeille déjà à moitié pleine ! C'est un 
stoïcisme digne de Marc-Aurèle. Il n'est 
pas dit cependant qu'on résiste toujours à 
la tentation, et parfois la bouche rose gobe 
la fraise rouge. Mais le cas est rare. Les 
fraises des bois ont un goût si fin, un par- 
fum si pénétrant, une couleur si fraîche, 
qu'elles se vendent cher à la ville. Qu'elles 
sont excellentes, ces petites sauvages qui 
courent les bois, traçant toujours devant 
elles, se repiquant toutes seules, égrenant 
leur trésor vermeil dans tous les coins, et 
le livrant de bon cœur à l'oiseau, à l'in- 
secte, au pauvre, à l'enfant, au braconnier, 
au petit Chaperon rouge égaré, au poète 
songeur, aux amants dont les doigts se 
rencontrent sous l'herbe, à Jacques le Mé- 
lancolique, qui philosophe si bien sur la 
mort des cerfs, et à tous les rôdeurs syl- 



ON CUEILLE FRAISES ET VIOLETTES 93 

vestres ! Leur saveur franche, avec son bou- 
quet de nature, est bien préférable à celle 
de ces grosses fraises venues par artifice, 
qui ne renferment dans leur enveloppe 
pourprée, qu'une espèce de neige insipide 
et spongieuse, graisse malsaine d-î l'escla- 
vage, embonpoint morbide de la captivité, 
dont sont exemptes les petites fraises, agiles 
coureuses de bois que la liberté dégage 
de toute lourdeur indigeste et rend saines 
comme elle. 

Ce sont ces fraises ananas, poussées sur 
couche, qui figurent comme primeur à la 
table des riches, groupées trois ou quatre 
dans de petits pots de terre cuite, sembla- 
bles à ceux où l'on met les plantes naines 
des serres de salons. Certes, il y a un cer- 
tain plaisir, dans les civilisations dépravées, 
à contrarier la Nature, à braver l'ordre des 
saisons, et à manger les fruités du printemps 
quand la neige couvre encore les toits. Mais 
quel chauffage au charbon de terre, à la 
houille, à "a vapeur d'eau peut valoir la 



04 L\ NATURE CHEZ ETJ,E 

tiède et lente chaleur du soleil, tamisée par 
les éclaircies de la forêt? C'est pourquoi il 
vaut mieux attendre que la fraise, au mi- 
lieu de ses feuilles dentelées d'un vert som- 
bre, ait découpé les cinq pétales blancs de 
sa fleur mignonne, qui, bientôt, se replient 
et laissent pointer le fruit rougissant au 
pur arôme, à la saveur exquise, élixir des 
sucs terrestres, goutte parfumée du pur 
sang de Cybèle. En cela, les pauvres diables 
sont mieux servis que les millionnaires, 
qui, d'ailleurs, ne dédaignent pas de leur 
emprunter ce dessert recueilli dans les 
bois, et qui fait si bonne figure dans une 
jatte de vieux Sèvres, de Saxe ou du. Japon, 
sous une neige de sucre que fond une 
mousse de vin de Champagne. Mais combien 
meilleure elle est encore, la fraise des bois, 
toute fraîche arrachée de sa tige et croquée 
sur place, quand vit encore en elle l'âme de 
la forêt! 

Un savant, que nous consultons, nous 
étonne en nous disant que la fraise {fraga- 



ON CUEILLE FRAISES ET VIOLETTES 05 

ria vesca) rentre, ainsi que la framboise, 
dans la Polypélalie-péristaminie-polygynie 
de Linné. Nous n'en doutons pas; mais cette 
nomenclature nous semble passablement 
horrifique. II nous assure, en outre, qu'elles 
font partie de la famille des pommes, des 
poires et des prunes, ce qui nous surprend 
davantage. L'air de parenté n'est pas bien 
sensible. L'une et l'autre, framboise et fraise, 
contiennent de l'acide citrique et malique en 
proportions un peu différentes, qui en mo- 
difient la saveur. Mais les belles filles age- 
nouillées dans l'herbe, au risque de verdir 
leur robe, cherchent la fraise sans s'inquié- 
ter de ces détails techniques. Elle a du 
goût, elle sent bon, elle est rose comme les 
lèvres delà jeunesse et se donne pour rien. 
Que faut-il de plus? 

Encore celle-^ci, et puis celle-là. Peu à 
peu on perd les sentiers frayés par les 
bûcherons et les chasseurs, on s'enfonce au 
cœur même de la forêt. Oh! comme on se 
sent libre dans cette solitude ! Aucun bruit 



96 LA NATURE (TIK/. ELLE 

liumain n'y arrive ; pas même le son d'une 
cloche jDOur vous rappeler qu'il y a là-bas des 
villages. Aucune des gênes de la civilisation 
ne pèse plus sur vous. Les lois n'existent 
plus ; vous aspirez à pleins poumons un air 
qui n'a passé encore par nulle autre poi- 
trine. La saine odeur du feuillage vous 
arrive et vous inspire de folles idées d'indé- 
pendance. On voudrait, imitant les Outlaws, 
vivre à sa fantaisie a. sous les vertes bran- 
ches )>, comme dit la vieille ballade anglaise. 
Il semble qu'il n'y ait pas de plus belle 
existence que celle de Robin Hood et de ses 
compagnons Clym de Pierre et William de 
Cloudeslie. On souperait volontiers d'une 
tranche de venaison prélevée sur un daim 
du roi, et l'on se voit, comme dans un ro- 
man de Walter Scott, un pourpoint en drap 
vert de Lincoln sur le dos, un grand arc de 
frêne à la main, courant les taillis, et le soir 
allant frapper à la porte du joyeux ermite 
qui héberge Richard Cœur-de-Lion dans 
Ivanhoë. 



ON CUEILLK ntAlSES ET VIOLETTES 97 

Qu'elle est épaisse et touffue, cette haute 
futaie qui monte vigoureusement vers le 
ciel, abritant de jeunes semis de frênes et 
de hêtres! De loin en loin, le feuillage est 
troué de quelques losanges d'azur et de 
quelques points lumineux qui étincellent 
comme des diamants. La sève forte et géné- 
reuse de la terre circule dans les fibres du 
bois et s'épanouit en frondaisons vivaces qui 
boivent la pluie, aspirent la lumière et se 
gorgent d'air salubre. Quelle force de vie 
dans ces grands arbres dont les têtes se 
balancent, dont le feuillage bruit, et qui, 
émus par la plus légère brise, semblent, 
avec de mystérieux chuchotements, se con- 
ter à l'oreille les secrets de la Nature! 

Quelles peuvent être les idées des végé- 
taux? 

C'est une question que se pose le songeur 
dans ses promenades au sein des bois. 

Sous leur apparence immobile, les arbres 
et les plantes sont doués d'une existence qui 
ressemble à celle des êtres animés. Ils 



98 LA KATUJIE CHEZ ELLE 

naissent, ils croissent, ils respirent, ils ont 
leur sexe et leurs amours. Ils se multi- 
plient, ils sont malades, ils vieillissent, ils 
meurent. 

Vous le voyez, ils parcourent tout le 
cycle de la vie. Pourquoi n'auraient-ils pas 
une sorte de pensée vague, indistincte, 
obscure, nous le voulons bien, mais suffi- 
î^ante à occuper leurs longs loisirs? A cent 
ans, un chêne est tout jeune ; sa vie se 
prolonge pendant des siècles. Il est des 
patriarches de la forêt qui ont vu passer 
sous leurs rameaux François I^'^ ou Maxi- 
milien, empereur d'Allemagne, les grands 
chasseurs, les Nemrods de la royauté. Les 
années glissent comme des gouttes d'eau 
sur leurs feuilles robustes, et le Temps, 
rongeur des choses, Tempus edax rerum, 
ne semble pas compter avec eux. 

On montre encore aujourd'hui, à Buyuk- 
deré, sur la rive d'Europe, le platane qui 
abritait Godefroy de Bouillon regardant son 
armée franchir le Bosphore, pour aller en 



ON CUEILLE FRAISES ET VIOLETTES 99 

Asie à la conquête du saint Sépulcre. Une 
vie si prodigieusement longue sans pensée, 
cela n'est guère croyable. Les arbres n'ont- 
ils aucune rêverie ? Ne retiennent-ils rien 
de ce que leur disent les souffles chauds de 
l'été, les froides rafales de l'hiver, les oi- 
seaux qui nichent sur leurs branches, les 
hommes qui s'arrêtent sous leur ombre? 
N'entendent-ils pas ce que la nuit confie au 
silence ; ce que balbutie la solitude en- 
nuyée ; ne saisissent-ils pas le murmure 
indéfini du grand Tout ? N'ont-ils nul sen- 
timent de ce qui les entoure? Ne compren- 
nent-ils pas la foudre qui les frappe, la 
hache qui ouvre dans leurs troncs des en- 
tailles vermeilles comme des blessures? Il 
est difficile de les supposer insensibles à 
ce point ; l'antiquité, plus près de la Na- 
ture que nous autres modernes, malgré 
toute notre science, attribuait aux arbres 
une vie mystérieuse ; elle leur accordait la 
pensée et la voix, et recueillait religieuse- 
ment les oracles des chênes de Dodone ! La 



100 LA XATUHE CHEZ KLLK 

proue du navire Argo, fjite de ce bois, par- 
lait. Sous la rude écorce, la mythologie ca- 
chait de blanches divinités. L'arbre parti- 
cipait à la vie universelle. 

Quand ou erre à travers une forêt, ou 
sent ce que les anciens appelaient «: Thor- 
reur sacrée des bois », on comprend qu'un 
mystère vous enveloppe, et dans i'oaibre 
indécise flottent des formes dont on n'ose 
pas fixer le contour. 

Il semble qu'on est importun, qu'on dé- 
range la solitude, et qu'à votre approche 
quelqu'un s'est brusquement retiré. Les 
arbres, les plantes et les fleurs ont l'air 
de changer de conversation, comme on fait 
dans un salon lorsqu'entre un fâcheux in- 
terrompant un entretien intime. Le secret 
que l'homme cherche à deviner et que sait 
la Nature, vous alliez peut-être le surpren- 
dre ; mais eussiez-vous le pas aussi léger 
qu'un Peau-Rouge chaussé de ses mocas- 
sins, votre pied a déplacé un caillou, froissé 
une herbe, fait tomber les gouttes de rosée 



ON CUEILLE FRAISES ET VIOLETTES 101 

d'une fleur sauvage ; tout à coup ua petit 
oiseau s'envole et va signaler aux vieux 
chênes l'apparition de l'ennemi, c'est-à-dire 
de riionime. La forêt se tient alors sur la 
réserve et ne dit plus que des choses insi- 
gnifiantes ; les fleurs replient leurs corolles, 
et les chanteurs se taisent. 

Pour un moment la vie semble s'être 
arrêtée. 

Au bout de quelque temps, quand on a 
reconnu en vous un rêveur inolîensif, un 
poète incapable de ces meurtres inutiles 
que les chasseurs commettent sans remords, 
tout ce monde craintif se rassure. Les 
arbres causent avec le vent; les oiseaux sau- 
tillent à travers les branches, continuant 
leurs caquets ; les moucherons reprennent 
leurs valses dans les bandes lumineuses où 
se donnent leurs bals, et la Nature vaque 
à ses petites affaires comme si vous n'étiez 
pas là. 

Asseyez-vous comme Tityre, le berger 
virgilien, sous le couvert d'un hêtre, et 

9. 



103 L.\ XAITTRE CHEZ ETJ.R 

regardez ce charmant fouillis de végclalion 
dont le soleil fait ressortir les niille détails. 
Ici le houx découpe sa feuille aux dards pi- 
quants ; là, sous le vif rayon, en pleine lu- 
mière, la fougère étale ses nervures flexi- 
bles, dentelées de petites feuilles ponctuées 
de stigmates qui, au printemps, sont les 
fleurs ; on dirait des palmes ; et, en effet, 
sous les tropiques, les fougères ont le port 
et la taille du palmier. Elles s'élèvent à 
plus de douze mètres. Dans le monde pri- 
mitif, emporlé par les cataclysmes dont 
l'histoire n'a pas gardé souvenir, mais que 
racontent les couches profondes de la terre 
lorsqu'on les interroge, les fougères avaient 
des proportions gigantesques. Chez nous, 
ce ne sont plus que des arbustes qui four- 
nissent, étant brûlés, beaucoup de soude 
propre à la fabrication du verre. Aussi 
trouve- t-on souvent, dans les anciens 
poètes et chansonniers bachiques français, 
des expressions analogues à celle-ci : 



OX CUEILLE EKAtSEs ET VIOLETTES 103 

Le vin qui rit dans la fougère. 

Mais cette figure est tombée en désuétude 
et ne se comprendrait plus. 

Entre les fougères et les houx se pressent 
les herbes, les graminées, les fleurettes. A 
leurs pieds, les mousses entassent leur 
feutre vert ou mordoré. 

De toutes ces plantes chauffées par le 
soleil les parfums se dégagent et se répan- 
dent dans Tair comme les fumées d'une 
cassolette. Enivrés de ces senteurs, les 
insectes volent et bourdonnent avec une 
activité extraordinaire. La tipule tourne 
autour des chênes, la canlharide, émeraude 
enflammée, fait briller son point d'or vert 
sur l'écorce argentée du frêne ; la fourmi, 
agitant ses antennes délicates, se fraie un 
chemin à travers les brins de gazon, la 
cicindèle, courrier à livrée verte, voltige 
devant le promeneur, et le cerf-volant, ce 
rhinocéros des insectes, caparaçonné de sa 



104 LA. NATURE CHEZ ELLE 

lourde armure noire, court sur le sable 
chaud à la recherche de sa proie. 

A qui vient de la ville tumultueuse où la 
rumeur humaine ne s'éteint jamais, le silence 
semble d'abord profond. Peu à peu l'oreille 
s'y habitue et discerne mille petits bruits 
qui lui échappaient et qui sont les voix de 
la solitude. 

La feuille inquiète frissonne toujours et 
frémit comme une robe de soie; une eau 
invisible murmure sur l'herbe ; une bran- 
che fatiguée de son attitude se redresse et 
s'étire en faisant craquer ses jointures. Un 
caillou perdant l'équilibre ou poussé par un 
insecte, roule sur une pente, avalanche en 
miniature, entraînant quelques grains de 
sable avec lui ; une palpitation subite d'ailes 
d'insecte ou d'oiseau fouette rapidement 
l'air; un gland se détache, rebondit de 
feuille en feuille et tombe sur le gazon avec 
un son mat ; une bète passe froissant l'herbe; 
un oiseau jargonne, un écureuil glapit 
en escaladant un arbre, et le pivert, avec 



ON CUEILLE F lî AISES ET VIOLETTES 105 

un bruit régulier comme le tic tac d'une 
pendule, ausculte et Trappe du bec l'écorce 
des ormes pour en faire sortir les scolytes 
dont il se nourrit. 

Le vent passe sur la cime de la forêt en y 
creusant des ondulations qui se déroulent 
comme des vagues, et produisent de sourds 
gémissements qu'on prendrait pour la plainte 
de l'Océan lointain; dans toutes ces rumeurs 
inarticulées, il semble qu'on entende respi- 
rer la Nature. Le sein de la mère sacrée se 
soulève et s'abaisse comme une poitrine 
humaine aspirant, expirant la vie. 

Oh ! qu'il fait bon rester là de longues 
heures, oubliant tous les ennuis factices de 
la civilisation, se laissant pénétrer par 
l'àme des choses, s'imprégnant de la vie 
universelle, baignant dans le grand. Tout, 
comme un madrépore dans l'eau de la mer, 
écartant la pensée importune et se réduisant 
pour un jour à l'existence végétative, aux 
rêveries confuses du Sylvain ou du Faune, 
comme aux temps oîi se promenaient, dans 



106 LA NATURE CHEZ ELLE 

la jeune création, des êlres hybrides, déga- 
gés seulement de la matière jusqu'à mi- 
corps, dieux par la tête et le torse, animaux 
par les pieds, ayant le sang et la sève, 
enfants plus directs de la terre que nous ne 
le sommes, et qu'elle a retirés, lorsque la 
race des mortels a prévalu, avec l'aide du 
Titan Prométhée. 

Dans celte solitude, nous admettrions bien 
Diane écartant le feuillage et se montrant 
tout à coup, l'arc à la main, le carquois sur 
l'épaule blanche et svelte comme le marbre 
grec, gardant le jour quelque chose de sa 
pâleur lunaire ; nous aimerions la voir 
suivie de sa biche familière au museau noir 
lustré. Mais qu'aucune chasse moderne, 
avec ses fanfares glapissantes, ses aboie- 
ments de chiens, ses piqueurs en livrée, ses 
habits rouges à l'anglaise, ses culottes de 
peau de daim, ses bottes molles et ses che- 
vaux de demi-sang, ne vienne troubler 
brutalement ce délicieux silence et taire 
fuir, avec des trépidations d'épouvante, cet 



ON CUEILLE FltAlSKS ET VIOLETTES 107 

honnêlti et gentil chevreuil qui, accompagne 
de son faon, se repose dans ce fourré où il 
se croit bien à l'abri de toute attaque, et 
laisse, en mordillant quelques brindilles, 
passer les heures lourdes du jour. 

Hélas ! une trompe a retenti au loin. La 
paix de la forêt va être troublée. Des gout- 
telettes rouges ruisselleront sur l'herbe 
verte. La Nature a beau dire qu'elle n'est 
pas chez elle et ne reçoit pas ce jour-là : 
l'homme mal élevé et barbare force toutes 
les consignes. 



CHAPITRE VII 

EN TOILETTE d'ÉTÉ l ROBE d'aZUR, 
GERBES DORÉES. 



Il fait déjà bien chaud. Le Printemps, 
trouvant les rayons du soleil un peu trop 
vifs, et craignant de se hâler le teint sous 
sa couronne de fleurs et de feuillage, se re- 
lire en s'éventant de son bouquet, pour 
faire place à l'Été, un beau garçon à Pair 
mâle et vigoureux, qui tient une faucille à 
la main et porte à son flanc une gourde, 
comme un moissonneur. 

Lesjours sont devenus longs ; entre le cré- 
puscule et l'aurore, à peine si la nuit a le temps 
de déplier et de replier ses voiles constellés de 
paillettes étincelantes. Le rossignol, ami de 
l'ombre se hâte d'exécuter son dernier 
Nocturne et récite à la rose, dont il est 



EN TOILETTE d'ÉTÉ 109 

amoureux selon la légende orientale, des 
ghazels plus beaux que ceux de Sadi et 
d'Hafir. Eveillés après un court sommeil, 
les oiseaux de toute espèce saluent gaie- 
ment l'aurore matinale, qui jette ses rose, 
devant le char du soleil comme une 
Heure du Guide au plafond du palais Ros- 
pigliosi. 

Rapidement la lumière étend ses ondes 
dans le ciel dégagé de nuages. L'œil en suit 
les vibrations, comme l'oreille suivait les 
gammes ascendantes des violons dans le 
lever du soleil musical de Félicien David. 
Puis le soleil éclate avec fracas, car son 
rayonnement est si vif qu'il semble sonore. 
Rientôt la rosée, qui emperlait les fines la- 
nières des herbes et les larges feuilles velou- 
tées de la bardane, s'évapore et remonte 
au ciel. Un azur, qui ferait paraître gris 
et terreux le plus pur outremer, s'étale au 
dedans de la coupole atmosphérique qui nous 
enveloppe, donnant aux couleurs terrestres 
une force et une intensité éblouissantes. 

lu 



110 LA NATUr.K CHEZ ELLE 

Tous les êtres frileux se réjouissent ; la 
rauquc cigale choque, avec une incroyable 
ardeur, ses petites cymbales d'argent. Les 
grillons des champs font entendre sans re- 
pos leur cri-cri strident, et à cette musique 
enragée les vapeurs terrestres semblent 
danser au-dessus des sillons. Le grillon et la 
cigale sont des musiciens importuns dans 
l'orchestre de TÉlé ; ils sont bien petits, 
mais ils font plus de bruit qu'ils ne sont 
gros, et on leur doit cette justice qu'ils sont 
infatigables et ne se font pas prier pour 
recommencer. Leur canlilène monotone, 
frappée à temps égaux, rythme la cha- 
leur et empêche la somnolence des midis 
brûlants. 

Le petit peuple frétillant des lézards est 
aussi au comble de la joie : on les voit 
courir allègrement sur les parois des vieux 
murs ou des rochers chauffés à blanc par le 
soleil. Quelle agilité, quelle prestesse, quels 
brusques revirements de direction, quels 
capricieux zigzags ! Ils apparaissent et dis- 



Kx Toii,i:i Ti-: iiT'/iK lit 

paraissent comme l'éclair. Le moindre bruit 
les fait rentrer entre les joints des pierres, 
dans les fissures de la roche, où leurs yeux 
brillent d'un éclat métallique. Mais, bientôt 
rassurés, ils ressortent de leur retraite et 
recommencent leurs évolutions. 

On prétend que « le lézard est ami de 
riiomme. » Nous ne savons trop sur quoi 
se base cet axiome d'histoire naturelle popu- 
laire. Dès qu'il aperçoit son ami, le lézard, 
comme tous les autres animaux, se sauve le 
plus vite qu'il peut, se plonge dans le pre- 
mier trou qu'il trouve, ou tout au moins m:t 
une distance raisonnable entre lui et l'objet 
de son affection ; prudence qu'on ne saurait 
blâmer. H est vrai que le lézard, une fois 
attrapé, s'apprivoise aisément ; il se laisse 
prendre et toucher par son maître ou sa 
maîtresse, et paraît éprouver un certain 
plaisir à être caressé. Quel bonheur pour 
le collégien qui, au fond de sa baraque, 
entre le dictionnaire et le rudiment, dérobe 
aux yeux des maîtres d'étude et des pions une 



112 LA NATURE CHEZ ELLE 

de ces jolies bêtes capturées un jour de pro- 
menaJe ! Quelle occupation de lui chercher 
des mouches et d'arracher pour sa litière, 
quelques maigres brins d'herbe aux pavés 
de la cour de récréation ! C'est une joie, 
c'est un délire, dans ce morne séjour, bagne 
universitaire d'où la Nature est soigneuse- 
ment bannie, de posséder à soi, bien à soi, 
un être vivant, un compagnon secret, un 
petit complice, malgré la défense du pro- 
fesseur. Que de distractions, que de visites 
en tapinois à la baraque ! Le latin et le grec 
en sont négligés. Il y a des contre sens dans 
les versions, des barbarismes et des solé- 
cismes dans les thèmes, des fautes de pro- 
sodie dans les vers latins. Plus de croix, 
plus de place au banc d'honneur. Les rete- 
nues se succèdent, les pensums pleuvent, et 
les jours de sortie se passent à griffonner 
mille fois de suite: 

Ante mare et terras et quod tegit omnia cœlum . 



EX TOILETTE d'ÉTÉ 113 

Mais qu'importe! Il serait donc plus juste 
de renverser l'axiome et de dire : « Le col- 
légien est l'ami du lézard, d 

On prétend le lézard sensible à la musi- 
que. Quand on siffle un air en passant près 
du mur ou du rocher où il prend ses ébats, 
il s'arrête, avance la tête d'un air curieux 
et ravi, frétille de la queue, agite convulsi- 
vement une de ses pattes de devant, et 
donne des signes de satisfaction évidente. 
Peu à peu, malgré sa défiance et sa sauvqi- 
gerie, il se rapproche du chanteur. Il est 
charmé, fasciné comme un serpent par la 
flûte du psylle, et cette incantation lui fait 
oublier le soin de sa propre sûreté. Captif, 
il accourt et sort de sa retraite, où il se 
cachait si bien qu'on le croyait perdu, lors- 
que les premiers accords résonnent sur le 
clavier. 

Ne faites pas de bruit et regardez sur ce 
bloc de pierre ce lézard qui guette une mou- 
che. Il s'appuie sur ses mains doigtées, que 
terminent de petites griffes délicates; ses 

\9i 



114 I.A NATURE CHE/, EJ.LE 

patles de devant se replient et font coude, 
comme si elles avaient peine ù supporter le 
poids du corps, bien léger pourtant , celles 
de derrière, moins courtes, armées d'ongles 
plus longs, mais parfaitement inofîensifs, 
n'ayant d'autre emploi que de retenir l'ani- 
mal sur les pentes glissantes, et disposés à 
peu près comme les ongles des patles de gre- 
nouilles. Une nuance de vert, se fondant 
avec le gris jaune des flancs et du ventre, 
colore le dos du petit saurien, miniature de 
crocodile à l'usage de nos climats, 

La têle est couverte d'écaillés qui s'ajus- 
tent comme les pièces d'une armure. Une 
cotte de maille d'un fm réseau et d'une sou- 
plesse à défier tous les armuriers du moyen 
âge, enveloppe le corps et les pattes, puis 
s'élargit en plaques imbriquées dont le nom- 
bre et la dimension diminuent jusqu'au bout 
de la queue. Tout cela est élégant, mignon, 
ciselé avec une finesse; merveilleuse. On 
dirait un bronze à cire perdue où ne s'est 
oblitéré aucun détail, et l'envie vous prend 



Kx j'OTrj'Vn'K d'ktk 11-") 

de le saisir dans cette pose pour en faire un 
serre-papier. 

La mouche imprudente, — une andrine 
si nous ne nous trompons, — voltige parmi 
les mousses et les plantes qui revêtent le 
rocher ; elle se pose çà et là, bourdonnant, 
lissant ses ailes avec ses pattes de derrière, 
plongeant sa trompe dans le nectare d'une 
fleurette pour en tirer un peu de miel ; elle 
jouit du beau temps, du chaud soleil qui 
jette des iris sur les fines gazes dont elle 
Trappe l'air, sans soupçonner qu'un ennemi 
est là, un monstre aussi gigantesque par 
rapport à sa taille qu'un caïman le serait 
pour un homme, attentif comaie un chas- 
seur à l'affût, suivant d'un œil avide tous 
ses mouvements, et dont la langue fourchue 
semble lécher les lèvres plates, prêtes à la 
happer et à l'engloutir ; car la bête la plus 
innocente, qui n'est pas herbivore, ne sou- 
tient son existence que par des meurtres 
continuels. La Nature n'est qu'un circulus 
de carnage. Insouciante de l'individu, elle 



IIG LV XATUllK CHEZ ELLE 

ne s'occupe que de l'espèce. Que lui importe 
que cette mouche soit dévorée ? La terre 
contient des millions de larves, d'andrines, 
et lapullulation des races doit être refrénée. 

Mais voici que le lézard s'avance ; rapide 
comme une flèche, la mouche a disparu dans 
ce gosier. Le drame est fini. Heureusement, 
les lézards sont sobres, — on n'en vit ja- 
mais d'obèses, — et ce repas calme pour 
longtemps son appétit. Bien repu, il rega- 
gne son logement, situé dans une fissure de 
rocher, et fait sa sieste de digestion. 

Quelle heureuse vie que celle du lézard 1 
Cependant quelquefois, faute de mets plus 
succulent, les échassiers le piquent de leurs 
longs becs, et il laisse aux mains d'un petit 
paysan ou d'un écolier sa queue fragile 
comme du verre ; mais elle repousse, et au 
bout de quelques semaines l'accident est 
réparé. 

Tous les animaux n'aiment pas autant la 
chaleur que le lézard, et dans ce pré qui 
longe la lisière du bois, cherchant l'étroite 



EN TO]T,ET'lK d'ÉTK 117 

ligne d'ombre projetée par les arbres, vers 
le milieu du jour, les bœufs et les vaches 
se rassemblent, faisant sur le vert de 
l'herbe de belles taches fauves, noires ou 
blanches. Agenouillés et couchés dans des 
poses majestueuses, ils ruminent gravement, 
et promènent le regard vague de leurs 
grands yeux tranquilles, auxquels Homère 
compare les yeux de Junon. Leur immo- 
bilité ne se dérange que pour chasser une 
mouche taquine; alors leur flanc noir fré- 
mit et se plisse, et ils secouent avec un 
mouvement d'impatience leurs têtes pla- 
cides, dont les cornes forment le croissant, 
comme la coiffure d'isis. 

Autour des bœufs sautillent et voltigent 
les bergeronnettes amies des troupeaux, 
comme si elles voulaient les surveiller, tan- 
dis que le vacher, adossé à un arbre, s'est 
endormi près de son chien, qui, de temps à 
autre, lorsqu'une clochette remuée jette sa 
note dans le silence, soulève son museau 
allongé sur ses pattes. 



118 LA N'MIUK CIli;/ KJ.I.K 

L'azur si frais et si léger du matin a 
blanchi et pris des tons de métal en fusion ; 
l'extrême chaleur le décolore comme un 
émail brûlé. Les tons s'évanouissent dans la 
lumière intense, et une chaude brume 
s'élève à l'horizon. 

Au loin, sur la plaine, les pièces de blé 
font des orfrois ; comme le brocart des dal- 
matiques frisé par le soleil, le vague souffle 
de la brise y dessine des moires. La blonde 
Cérès, en traversant celte riche campagne , 
serait satisfaite, et trouverait que les élèves 
de son cher Triptolème n'ont pas dégénéré. 
Encore quelques jours, et l'épi mûr, lourd 
de grain, fera pencher la tige ; et dès Taube 
les moissonneurs et les moissonneuses, 
armés de faucilles, se mettront à l'œuvre ; 
et 4es gerbes se rangeront en lignes sur les 
sillons, comme des guerriers tombés dans 
leur armure d'or. Si quelques grains ont 
quitté l'épi et roulé à lerre, les oiseaux du 
ciel en profiteront. Ne leur enviez pas, 
laboureurs avares, ces miettes de votre fes- 



EN' TOILETTK d'ÉTÊ llîj 

tiiï^ils ont bien mérité celte récompense, 
pour la guerre qu'ils ont faite aux mille 
espèces d'insectes, d'une fécondité prodi- 
gieuse, qui auraient dévoré la moisson en 
herbe. Il ne faut donc pas traiter en para- 
sites les hôtes sacs qui la table ne serait 
pas servie. 

Regardez avec respect le blé sacré dont 
est fait le pain quotidien, l'âme même et la 
substance de l'homme, et qui, sur l'autel, a 
supprimé l'antique sacrifice. C'est une créa- 
tion humaine, car le blé n'existe nulle part 
à l'état sauvage, et la Nature ne peut offrir 
pour type qu'une incertaine graminée. 

Mais retournons au bois. La Nature, cul* 
tivée par l'homme, n'est pas tout à fait chez 
elle ; on la gêne^ on la contrarie, on lui im- 
pose des méthodes. Elle est bien plus aimable 
et plus charmante lorsqu'elle reste libre en 
ses caprices. 

Notre opinion est celle des perdrix qui, 
troublées par le va-et-vient des moisson- 
neurs, se sont réfugiées dans un site plus 



120 LA NATURE CHEZ ELLE 

solitaire, sur une pente exposée au soleil, 
pierreuse, hérissée de broussailles, d'achil- 
lées, de mille-feuilles et autres fleurs sau- 
vages. Des taillis escaladent la pente et y 
jettent des lisières d'ombre. En haut, le 
ciel luit, ardent et pur. 

La perdrix a l'instinct de se rassembler 
en compagnie, à ce point que les mâles qui 
n'ont pas trouvé de femelles se réunissent 
en société, et vivent entre eux comme les 
célibataires membres d'un club. 

Toute la bande est donc là : le père, la 
mère, les enfants, les cousins, qui ne s'éloi- 
gnent guère du canton où ils ont pris nais- 
sance ; adultes et jeunes cherchent des chry- 
salides de fourmis dont ils sont très friands, 
et à leur défaut se contentent de graines ; 
car ils sont à la fois insectivores et grani- 
vores ; ils s'agitent joyeusement, secouent 
leurs plumes, se rengorgent, battent des 
ailes ; car la chasse n'est pas ouverte et ne 
le sera au plus tôt que dans deux mois. 
C'est un moment de trêve intéressée que la 



EX TOILETTE d'ÉTÉ 121 

destruction accorde à la fécondité de la Na- 
ture pour réparer ses pertes. Les chasseurs 
laissent naître, croître et s'engraisser leurs 
victimes. Touchante prévoyance ! 

Pour les jierdrix n'a pas encore com- 
mencé cette vie inquiète, agitée, toujours 
sur le qui-vive, pleine d'alertes et de tran- 
ses, où il faut se défendre, par d'innocents 
stratagèmes trop souvent déjoués, contre un 
ennemi supérieur en intelligence, en force, 
et armé d'un fusil qui atteint toutes les 
fuites et rend l'aile inutile. S'il n'y avait 
que l'homme, on pourrait encore le braver 
et lui échapper parfois. Il a des sens impar- 
faits, émoussés par la civilisation. Son œil 
est souvent myope, son ouïe manque de 
finesse, son odorat n'a pas la subtilité qu'il 
faut pour distinguer et suivre les fumets. 
Mais, parmi la gent animale, il s'est trouvé 
un traître, le chien, qui a passé à l'homme 
et mis au service de l'ennemi commun ses 
précieuses facultés. Il s'est fait le serviteur, 
le sbire et l'espion du tyran. Il prend parti 

■H 



122 LA XATU1U-: ClIE/ ELLE 

pour lui contre ses frères. Il le met sur la 
piste des victimes, qu'il arrête comme un 
sergent de ville, pour que le maître ait le 
temps d'arriver. Avec des signes de joie, 
frétillant de la queue, il assiste et participe 
au massacre, sans avoir même Texcuso de 
la faim : car ce gibier, il ne le mange pas. 
Le patron lui donne, soir et matin, sa spor- 
tule de soupe, comme à un client romain 
ou un mendiant de monastère ; plus, quel- 
ques coups de fouet en manière de gratifi- 
calion. Mais en ce moment, chasseurs et 
chiens se reposent, en attendant que la loi 
sonne la cloche de la grande Saint-Barthé- 
lémy. 

Il y a parmi les perdrix deux castes, dont 
Tune a degrandes prétentions aristocratiques 
la perdrixrougeetlaperdrixgrise. La perdrix 
noble porte des bottes de maroquin rouge 
comme un magnat hongrois en grand costume 
dans un bal d'ambassade ou de cour. La per- 
drix roturière n'a que desbottines grises ; ses 
manières sont aussi beaucoup plus simples» 



1-:N lOIT.ETlK 1)"kTK 138 

La perdrix rouge montre, par le dédain et 
la fierté de ses allures, qu'elle a la cons- 
cience de sa supériorilé. Elle gravit, d'un 
pas orgueilleux, les pentes escarpées jus- 
qu'à leur sommet, s'élevant avec le soleil 
qu'elle semble vouloir accompagner. Elle y 
reste tant que l'astre est au zénith ; puis, 
lorsqu'il incline à l'horizon, elle redescend 
peu ù peu vers l'ombre de la plaine. Aussi 
est-ce un dicton populaire parmi les bra- 
conniers que « la perdrix rouge suit le 
soleil ». 

Maintenant, quelle est la meilleure à 
manger, de la rouge ou de la grise ? C'est 
un problème que nous laissons aux gourmets. 
Il faudrait Grimod de la Reynière, Brillât- 
Savarin ou de Cussy pour le résoudre. On 
dit que si la perdrix grise est plus succu- 
lente au commencement de l'cutomne, la 
perdrix rouge lui est supérieure dans l'ar- 
rière-saison. 

Mais laissons là ces idées de meurtre et 
de cuisine ; oublions que l'homme est le 



124 LA NAlTliE CHKZ KLLK 

Gargantua de la création, la bouche insa- 
tiable où tout aboutit, et jetons un regard 
mélancolique sur ce nid abandonné, sus- 
pendu à des branches de ronces. 

C'est un nid de fauvette ; on le reconnaît 
à l'entrelacement d'herbes sèches. qui en 
forme la corbeille, garnie de crin à l'inté- 
rieur. Quatre ou cinq œufs d'un blanc 
bleuâtre, ou plutôt d'un bleu clair, y repo- 
sent ; mais, pour éclore, il leur manque la 
douce chaleur maternelle, la patiente et 
créatrice incubation. Le germe de vie, 
déposé par l'amour, s'est éteint sous la 
frêle coquille que ne brisera pas, pour 
s'élancer vers la lumière, le bec de l'oisillon 
avorté. La pauvre fauvette a été tuée sur 
son nid par un rapace, ou bien un oiseleur 
l'a prise, et, triste dans sa cage, elle 
pense à la chère couvée perdue. 



CHAPITRE VIII 



ELLE ENTRE AU BAIN. 



La Nature n'a pas le même mépris que 
le jardinier et le cultivateur pour ce qu'on 
appelle les mauvaises herbes. Elle les pro- 
page avec le même soin que les plantes qui 
font l'ornement des serres et des plates- 
bandes ; ces sauvages et ces indépendantes 
lui plaisent, qui fuient l'homme et que 
n'ont pas déformées les savantes pratiques 
des horticulteurs. Elles sont sveltes. me- 
nues, d'une grâce élégante et légère. Leurs 
petites fleurs mignonnes n'ont pas été dou- 
blées ; elles échappent à cette lourdeur 
obèse des fleurs trop bien nourries, cha- 
pons du règne végétal, qui ne peuvent se 
reproduire et gardent cette jolie maigreur 
de la jeunesse dont le charme est sans 

11. 



126 T.A XATURK ClIKZ Erj,E 

pareil. Quel poêle ne préférerait l'églantine 
de haie, avec ses cinq pétales d'un incarnat 
pâle, aux grosses roses à cent feuilles, qui 
ressemblent à des choux colorés de car- 
min? Qu'elle est délicate et fraîche, cette 
mignonne rose des champs que le moindre 
vent fait trembler sur sa tige flexible ! La 
rosée y scintille en perles, l'abeille s'y 
roule et s'y charge de pollen, et c'est elle 
que la reine Mab choisirait pour faire avec 
ses feuilles les rideaux de son lit de noces. 
Quoi de plus charmant que la folle-avoine 
qu'Ophélie mélangeait aux fleurs dans sa 
couionne de folle? Ses longues tiges fines, 
ses graines à capsules cornues forment de 
gracieuses aigrettes au-dessus des grami- 
nées de taille plus humble. Quoique quali- 
fiée de mauvaise herbe, elle a sa beauté et 
fait fort bonne figure au bord des chemins, 
au pied des arbres, sur le revers des fos- 
sés, le long des murailles, en compagnie 
de l'ortie blanche, de la fausse ciguë, de 
l'ivraie, de la foirolle et autres plantes 



KLT-F, KNTRK AT* BAIN' 127 

mal famées, qui prospèrent dans Taban- 
don et qu'on arrache, quand on s'en oc- 
cupe, pour les mettre en tas et les faire 
brûler. L'art pourrait entrelacer dans ses 
arabesques ces tiges grêles aux feuilles 
étroites, aux fleurs presque imperceptibles, 
de couleurs si tendres et de formes si déli- 
cates. 

Nous avions jadis rêvé un jardin où l'on 
aurait mis la bride sur le col à la végéta- 
tion. Jamais la serpe n'y aurait éraondé une 
branche, jamais les ciseaux n'y auraient 
taillé une haie ou une bordure. Toute li- 
berté aux rameaux de s'enlacer à leur 
guise, aux plantes de ramper, de grimper, 
aux mousses de couvrir de leurs plaques le 
tronc des arbres, aux lichens de blanchir de 
leurs bandes grises le menton des statues, 
aux ronces de barrer les allées et de vous 
arrêter avec leurs griffes, au coquelicot 
sauvage de piquer son étincelle rouge près 
de la rose à l'abandon, au lierre d'allonger 
sa guirlande vagabonde et de retomber 



128 LA XATUllK CHEZ ELLE 

par-dessus la rampe des terrasses ; toute 
licence à l'ortie, au chardon, à la chéli- 
doine, au gratteron, qui s'attache à vous 
comme un fâcheux, à la bardane, à la mo- 
relle, au chiendent, à toute la horde bohé- 
mienne des plantes indisciplinées, de pous- 
ser, de multiplier, d'envahir, d'effacer toute 
trace de culture, et de faire du parterre 
une forêt vierge en miniature. 

Ce paradis abandonné, nous l'aurions voulu 
entouré de murs verdis de mousse et dra- 
pés de plantes pariétaires, couronné de 
violiers, d'iris, de giroflées et de joubarbes, 
en manière de tessons de bouteilles, pour 
ôter aux gamins l'envie de les franchir; et 
au-dessus de la porte délavée par la pluie, 
dépouillée de peinture, et n'ayant gardé au- 
cune trace de ce vei't chéri de Jean- 
Jacques Rousseau, nous aurions tracé cette 
inscription en lettres noires, de forme lapi- 
daire et d'aspect menaçant : « Défense aux 
jardiniers d'entrer ici. » 

Ce caprice, difficile à réaliser pour un 



ELLE ENTHE AU BAIN 129 

homme encastré dans la civilisation, où la 
moindre originalité se taxe de folie, la Na- 
ture, qui se moque du jugement des sots, 
se le passe à tout moment. Elle a comme 
cela mille recoins adorables où l'homme 
pénètre rarement, ou môme né pénètre pas 
du tout. Là, sans contrainte, elle se livre à 
de charmantes débauches d'herbes folles, de 
fleurs farouches et de végétations désor- 
données. Tout cela germe, pousse, fleurit, 
s'épanouit, jette ses graines au vent, qui se 
charge de les porter où il faut, avec une 
joie et une impatience de vivre vertigi- 
neuse. La moindre place au soleil est aussi- 
tôt prise. Les recoins à l'ombre ne sont pas 
non plus dédaignés. Il est des plantes qui 
craignent de se hâler le teint, et auxquelles 
plaît la fraîcheur humide. Et c'est un fouil- 
lis inextricable de minces tiges, de feuilles 
étroites, de petites fleurs où l'insecte peut 
seul se frayer une voie. 

Si vous n'avez pas peur que les ongles 
des broussailles vous égratignent, et que la 



130 I.A NATURE (HKZ ELLE 

rosée ou la pluie récente que le soleil, à 
peine débarrassé des nuages, n'a pu faire 
évaporer encore, ne mouille et ne gâte vos 
brodequins vernis, venez visiter avec nous 
un de ces réduits mystérieux où la Nature, 
certaine de ne pas être surprise, dépose ses 
voiles, comme une Diane au bain découvre 
à la solitude les charmes qu'elle cache au 
monde. Quand bien même elle s'apercevrait 
de votre présence, elle n'est pas cruelle et 
prude comme la virginale chasseresse, et 
vous ne courrez nul risque d'être changé 
en cerf comme Actéon et mangé par vos 
chiens, qui ne vous reconnaîtraient pas, orné 
de celte ramure et couvert de ce pelage 
fauve. Venez donc sans crainte, en prenant 
seulement garde de glisser sur les roches 
tapissées de mousses visqueuses. 

Le ravin s'enfonce en pentes rapides. Des 
végétations ébouriffées, des arbustes, des 
broussailles et des arbres se penchent sur 
ses bords, où ils se retiennent par leurs 
racines pittoresquement contournées. De la 



ELLE ENTRE AU BAIN 131 

terre déchirée saillent, à travers des tons 
d'ocre, des roches grisâtres de formes bi- 
zarres. 

Dans le fond murmure, se plissant aux 
pierres et aux cailloux, le ruisseau qui peu 
à peu a creusé le ravin et pratiqué à la sur- 
face du sol cet étroit vallon rempli d'ombre 
et de fraîcheur. Des quartiers de roche, qui 
ont roulé du haut de la berge, parfois obs- 
truent le courant et l'obligent à de petites 
cascades, à des mutineries d'écume qui 
s'apaisent un peu plus loin quand la place 
est plus large. Alors l'eau tranquillisée 
s'étale comme une mince plaque de verre 
sur le fin gravier, dont elle laisse voir tous 
les détails, ne manifestant sa présence que 
par un mince filet argenté brillant au con- 
tact de la rive. 

Aux endroits plus creux, verdissent des 
forêts de cresson submergées et luisent des 
blancheurs de sable, qui font penser au 
corps nacré d'une ondine nageant entre deux 
eaux» 



132 LA NATURE CHEZ ELLE 

Mille accidents dont un peintre ferait son 
profit varient le cours de cette source igno- 
rée, qui n'a pas même de nom ; ici, un 
tronc d'arbre tombé lui fait un pont, là, 
une branche courbée égratignant l'eau sem- 
ble pêcher à la ligne; plus loin, une touffe 
de glaïeuls hérisse ses feuilles aiguës; des 
vergiss-meinnicht regardent de leurs yeux 
de turquoise couler le flot limpide. Une 
pierre penchée de la rive sur le courant 
prend la silhouette d'un animal qui boit ; une 
racine s'y glisse comme une couleuvre, des 
herbes y laissent pendre comme des naïades 
leurs humides chevelures, et sautant do 
branche en branche, un rayon de soleil 
perdu y brise sa flèche d'or. 

Suivant tantôt une rive, tantôt l'autre, 
selon le caprice du courant enjambé au 
moyen de blocs de pierre disséminés çà et 
là, vous arrivez enfin à l'endroit où se 
termine le ravin par une sorte de petit 
cirque. 
La paroi s'élève presque verticale sous un 



ELLE ENTRE AU BAIN 133 

manteau de ronces, de pariétaires, de saxi- 
frages, de fontinalcs, de lampourdes, de 
lierres emmêlant leurs longs rameaux flexi- 
bles, et faisant contraster la variété de 
leurs verdures frappées par la lumière. 

Venue de plus haut et de plus loin, la 
source tombe du sommet de cette muraille, 
si richement brodée de végétations, en filets 
de cristal qui se brisent sur les anfractuo- 
sités de la roche, sur les réseaux des bran- 
ches, les feuilles des ronces et des plantes, 
qu'elle inonde d'une pluie de diamants ; puis 
elle rejaillit par une seconde chute, tendant 
au seuil d'une grotte sombre ouverte au bas 
du rocher, comme les cordes d'argent d'une 
harpe, ses longues lanières transparentes. 

Dans le bassin, bordé dejoncs et de prêles, 
l'eau clapote sous les gouttes qui tombent, 
lançant des éclaboussures du blanc le 
plus vif, et arrondit des cercles qui vont; 
s'élargissant avec un tremblotement lumi- 
neux. 

Rien de plus frais et de plus sauvage que 

12 



134 J.A XATl UE LllV.y. ELLE 

ce petit gouffre de verdure où se précipite 
une source. Les feuilles lavées y brillent 
comme si elles étaient vernies. Des goutt'^- 
icltes les diamantent, et les changent en 
écrins où la lumière met ses iris. Tout y est 
vert, vivace, luxuriant, touffu. On sent que 
c'est une des retraites aimées de la Nature, 
et qu'elle l'a parée avec un soin tout parti- 
culier. 

Mais cette grolle, creusée mystérieuse- 
ment au pied de ce rocher, entre ces drape- 
ries de feuillage finement découpées, qui 
l'encadrent comme des rideaux de dentelle, 
qui l'habite ? L'antiquité y eût logé une 
nymphe, le moyen âge une ondine ou une 
nixe. Mais ce sont là des êtres fantastiques, 
enfants de l'imagination humaine ; et la 
Nature, malgré ses féeries perpétuelles, est 
réaliste et ne donne pas dans ces chimères. 

L'hôte qu'abrite ce rustique palais était 
absent. Le voici qui rentre : fluet, souple, 
furtif, allongé sur le ventre, la tête basse^ 
il traverse la berge séparant la grotte du 



ELtE ENTRE AU lî.VIX 135 

bassin où trempe encore à demi sa queue. Sa 
fourrure est brune, moirée et douce à l'œil 
comme du velours. Plus heureux que les 
Parisiens, dupés par le narquois paysan de 
Balzac, vous avez vu une loutre, — car c'en est 
une — et sans avoir donné vingt francs, pour 
cela, au père Fourchon et à Mouche, son 
acolyte. 

La loutre est la châtelaine de ce burg 
aquatique. Elle a droit de pêcher sur ce vi- 
vier et sur la rivière qui en découle. Tout 
ce vallon, si bien caché et qu'on ne devine- 
rait pas, — aucun chemin n'y conduit, — est 
son domaine. Pour attendre sa proie, elle 
n'a besoin ni de nasses, ni de filets, ni d'ha- 
meçons, ni d'amorces, ni d'aucun de ces 
engins qu'on vend sur le quai de l'École. 
Elle plonge mieux que les pêcheurs de perles 
de la côte de Coromandel, et quoique forcée 
de temps en temps de revenir à la surface, 
où sa présence se trahit par des bulles d'air, 
elle a l'haleine longue. Se coulant sous l'eau 
avec précaution, sans en faire jaillir une 



186 LA XATCllK CHEZ ELLE 

goutte, elle va trouver le poisson chez lui. 
La truite est toute surprise de se trouver 
nez à nez avec ce chasseur au fond de la 
rivière ; les perches essaient vainement de 
fuir en hérissant les dards de leurs nageoi- 
res; la loutre les happe subtilement, leur 
enfonce dans les flancs ses dents aiguës, 
pareilles à des arêtes, remonte au-dessus de 
l'eau, les tient un moment en l'air pour les 
étouffer et les jette sur la rive. 

C'est un animal délicat que la loutre et un 
fin connaisseur en poisson ; tous ne lui con- 
viennent pas : elle en abandonne beaucoup 
après un premier coup de dent, leur trou- 
vant sans doute un défaut dont les gour- 
mets les plus experts ne s'apercevraient pas, 
et ce goût dédaigneux fait parfois découvrir 
sa retraite entourée de débris. 

Quelle gracieuse et charmante bète, on- f 
duleuse comme l'eau, souple comme le chat, 
avec sa tête aux courtes oreilles, aux yeux 
intelligents et clairs, et sa robe de ve- 
ours tanné, si soyeuse et si douce, dont les 



ik 



KLLK ENTUi: AU IJ.VIX 187 

épiciers, ces barbares ! se faisaient des cas- 
quettes, au lieu de la laisser sur le dos de 
l'animal à qui elle seyait si bien ! On estime 
à quatre mille la destruction annuelle des 
loutres en France. Massacre déplorable et 
stupide, car il serait bien facile à Thomme 
de se faire un auxiliaire de ce prétendu en- 
nemi, dont la tête est mise à prix comme 
celle d'un malfaiteur. 

Toussenel, le grand connaisseur en fait 
d'animaux, le poète lyrique de la zoologie 
passionnelle, parle de la loutre avec en- 
thousiasme, en déplorant la proscription im- 
bécile dont elle est l'objet : 
. « Encore si la loutre avait refusé une 
seule fois de prêter son concours à l'homme 
quand on l'en a requise ; mais c'est qu'au 
contraire elle est heureuse de mettre toutes 
ses brillantes facultés pour la pêche au ser- 
vice de l'homme. Prenez une jeune loutre, 
une loutre à la mamelle, soyez aimable et 
caressant pour elle comme vous l'êtes pour 
vos chiens, et au bout do deux ou trois 

^4 



138 LA XATTJRTÎ riIEZ KTJ.E 

mois elle vous chérira de la même affeclion 

qu'un cpagncul ; elle vous accompagnera 
partout, elle gémira de voire absence, elle 
saluera votre retour de trépignements d'al- 
légresse ; et quand vous l'aurez tenue quel- 
que temps au régime exclusif de la viande 
de boucherie, quand vous lui aurez fait 
comprendre la supériorité de cet aliment 
sur le poisson, elle n'en voudra plus d'autre. 
Vous la prierez d'aller vous chercher dans 
le vivier où la rivière voisine un pois- 
son respectable ; elle s'y précipitera, tête 
baissée, et au bout de quelques minutes 
elle vous rapportera la pièce demandée. 
Vous aurez soin seulement de tenir en ré- 
serve, pour chacune de ces occasions et pour 
stimuler son ardeur, une légère tranche de 
gigot dont vous lui ferez cadeau au moment 
où elle déposera son butin à vos pieds. Ce 
n'est pas plus difficile. J'ai vu autrefois, à 
Verdun-sur-Oise, une loutre ainsi dressée, 
qui faisait le bonheur de son maître et l'ad- 
miration des amateurs. » 



ELLE EXTIÎE ATT haTN' IaD 

Tout le monde connaît l'auteur de VEsprit 
des bêles; son livre charmant, qui pourrait 
avoir pour sous-litre : la Bêtise des hommes^ 
raconte l'intéressante histoire de la loutre 
du roi de Pologne, Casimir, dont l'adresse 
merveilleuse excita longtemps Tenvie de 
tous les barbets de la cour, et « qu'un sol- 
dat de malheur assassina un joui' pour en 
faire un manchon à sa payse. » 

Les Chinois, qui ne sont pas si magots 
qu'ils en ont l'air, ont su se rallier ce gentil 
animal. Leur vénerie aquatique est complète. 
Ils ont le faucon d'eau dans le cormoran et 
le chien de poche dans la loutre. Sur le 
fleuve Jaune, une loutre bien dressée se 
vend jusqu'à mille francs, et ce n'est pas 
trop cher pour les services qu'elle rend à 
son maître. 

En attendant que l'homme se ravise, ce 
qui n'est guère probable, vu qu'il s'éloigne 
chaque jour de la Nature, dont le sens pa- 
raît s'oblitérer chez lui, ne te hasarde pas, 
gentille loutre, hors de ce ravin solitaire. 



140 LA NATdUK CHi:/ ELLF. 

9 

Vis là dans une retraite absolue ; tapis-loi 
bien dans ta grotte profonde, que semble 
défendre une herse de cristal ; au moindre 
bruit, plonge sous l'eau et ne reparais que 
bien loin, lorsque la respiration te man- 
quera, à l'abri de ces racines d'arbres sous 
lesquelles la berge se creuse ; fuis le bour- 
reau de la création, vers qui ta sympathie 
t'entraînerait; il ne serait pas sensible à tes 
avances, et te tirerait un coup de fusil pour 
avoir ta peau, ou seulement pour te prou- 
ver son adresse. 

Nous ne reviendrons plus dans ce ravin 
pittoresque, si propice à la rêverie, de peur 
d'en apprendre l'existence aux chasseurs 
méchants, aux enfants cruels et aux bracon- 
niers qui te dresseraient des pièges. Sois 
tranquille ; nous ne te trahirons pas et nous 
garderons fidèlement ton secret. Nous n'a- 
vons aucune envie de toucher la prime. 

C'est à regret que nous quittons cet asile 
de paix et de fraîcheur, où l'on se sent si 
loin des soucis et de l'aeritation de la ville. 



ELLE ENTUI'; AU 15 AIN 141 

Le moindre objet suffit à l'observateur, et 
l'on pourrait s'occuper toute une longue jour- 
née à regarder sur le bord du chemin celte 
plante sur laquelle se promène gravement un 
colimaçon et qu'entoure un monde bourdon- 
nant d'insectes. Il peut dire, celui-là, 
comme Bias : « Je porte tout avec moi. » Sa 
maison de nacre, formant une gracieuse spi- 
lale qui rappelle la coiffure de Jupiter Am- 
mon, adhère à son dos : il lui est loisible 
d'en sortir à moitié ou d'y rentrer tout à 
fait, et il faut qu'il aille en visite avec sa 
demeure sur les épaules. Du reste, sa co- 
quille ne paraît pas le gêner, et il s'avance 
le long de la branche, pressentant le che- 
min de ses tentacules, qui s'allongent et se 
raccourcissent comme des télescopes. Lais- 
sant derrière lui la traînée d'argent de sa 
bave, il rampe insoucieux du bupreste et de 
la cicindèle. 



CHAPITRE IX 



LA TABLE EST SERVIE 



L'Été, le couvert est toujours mis, et la 
Nature traite son monde avec magnificence, 
pour le dédommager des privations de l'Hi- 
ver, oi^i son buffet est peu garni. Elle convie 
au festin les grands et les petits, les su- 
perbes et les humbles, ceux qui rampent et 
ceux qui volent. Chacun a son plat favoi'i, 
comme un hùle habituel de la maison dont 
on connaît le goût. Ceux qui viennent tard ne 
sont pas moins bien reçus que les premiers 
arrivés ; on se serre un peu pour leur faire 
place à la table, et la maxime « Tardé 
vcnientibus ossa s n'est pas pratiquée dans 
cette demeure hospitalière et seigneuriale. 

Si parfois, pendant la froide saison, la 
Nature a pu sembler une marâtre à ses en- 



LA TABLE EST SERVIE 143 

fanlSj les beaux jours revenus, on voit bien 
qu'elle était forcée, bien malgré elle, à l'épar- 
gne par la dureté des temps, et fâchée au 
fond de son cœur de mettre ses chers petits 
à la portion congrue. La bonne et tendre 
mère universelle reparaît dans toute sa 
généreuse effusion, pressant sur sa poitrine 
tous ceux qui ont faim, avec le mouvement 
sublime de la Charité, d'André del Sarte. 

Voyez ce buisson de ronces. C'est un ban- 
quet de cent couverts, et la joie est grande 
parmi les convives, car ils savent qu'ils 
n'ont pas de note à payer; le quart d'heure 
de Rabelais n'existe pas pour eux. Ils sont 
venus de tous les coins du ciel, gais, pim- 
pants, avec des cris d'allégresse, avec grand 
appétit. Sous les feuilles s'arrondissent, 
comme des grenats-cabochons, les baies des 
mûriers sauvages, et brillent les fruits 
rouges de l'épine-vinette, encore un peu 
acide; mais comme les mûres sont déjà ju- 
teuses et sucrées, pleines d'une pourpre qui 
noircit les lèvres des jeunes filles gour- 



144 LA NATURE CHEZ ELLE 

mandes! — La fauvette, qui aime les dou- 
ceurs, s'en donne à bec que veux-tu, 
comme un enfant laissé libre dans une con- 
fiserie. Bien d'autres petits gourmets em- 
plumés imitent la fauvette. Ils vont, vien- 
nent, sautillent, se trémoussent, palpitent 
des ailes, essaient telle baie, puis telle autre. 
Celle-ci est trop mûre, elle a un coup de feu 
de soleil; celle-là ne l'est pas assez : « Ils 
sont trop verts et bon pour des goujats, » 
comme les raisins du Renard, disent les oi- 
seaux, qui connaissent leur La Fontaine. Ils 
entament beaucoup de mûres, les insou- 
ciants prodigues ! Ils chipotent, ils gâchent 
ils metlent le dessert au pillage, éparpillant 
les mets à droite et à gauche, et faisant un 
dégât énorme, sans penser au déjeûner du 
lendemain; et quand ils se sont bien repus, 
ils se grisent d'un petit verre de rosée pris 
dans le calice d'une clochette. Le Magnifique 
de Venise, buvant du vin de la Comman- 
derie dans sa frêle coupe de Murano, n'était 
pas mieux servi que l'oiseau ayant pris son 



LA TABLE EST SERVIE 145 

verre au dressoir de la Nature; et, à coup 
sûr, il dînait moins joyeusement, quoique 
sa salle à manger, au plafond doré, eût pour 
dessus de porte des Titien, des Bonifazzio, 
des Tintoret et des Paris Bordone. Mais 
Toiseau ne craint pas d'être cité au conseil 
des Dix. 

Les oiseaux ne sont pas les seuls invi- 
tés; les papillons sont aussi de la fêle: il y a 
du miel pour eux dans le nectare des liserons 
et des fleurs grimpantes qui s'attachent aux 
haies. Pour la solennité, ils ont revêtu leurs 
plus beaux habits, faits en étoffes près des- 
quelles le brocart, le velours, le satin, la 
moire, ne sont que des tissus grossiers, et 
plus rudes que la toile d'emballage. La pour- 
pre, l'or, l'azur, le jaune soufre, les couleurs 
les plus tendres et les plus éclatantes diaprent 
leurs ailes veloutées. Leurs yeux brillent 
plus que les pierres précieuses, et le moin- 
dre détail de leur toilette est une merveille 
de luxe et de goût. Nui coloriste n'a pu 
inventer une si licliu jjalottc. La paiotlc 

13 



146 L.V NATUHE CHEZ ELLE 

transparente de Tarliste verrier n'en ap- 
proche même pas. On dirait des fleurs qui 
volent. 

Ils se cherchent et s'évitent avec une 
vivacité folâtre, faisant décrire des zigzags 
à leur vol inégal. La galanterie les occupe 
plus que la gourmandise. Les papillons ne 
sont pas grands mane-eurs ; parvenus à leur 
dernière et radieuse métamorphose, ils ne 
vivent plus que pour l'amour. Ils ont laissé, 
avec la peau de la chenille, les instincts 
grossiers et voraces. Une perle de rosée, 
une larme de miel leur suffit; leur vie 
rapide s'enivre et se soutient de parfums, de 
soleil et d'air pur. Ils ont la légèreté de 
l'âme, dont ils sont le symbole. 

Dans toute société, si choisie qu'elle soit, 
il se glisse toujours des êtres désagréables et 
subalternes : des parents pauvres, d'anciens 
amis de collège qui ont mal tourné et affec- 
tent avec vous une familiarité choquante ;• 
des gens mal mis ou d'un physique repous- 
sant, à qui Von n'ose dire de s'en aller, et 



I.A TABI-K EST SEllVIIC 147 

qui font faire une légère moue à la maîtresse 
de la maison. Il en est de même ici. Certes, 
ce colimaçon, qui s'en va bavant comme un 
enfant malpropre sur la nappe où le diner 
est servi, n'a pas reçu de lettre d'invitation 
et aurait bien fait de rester dans sa co- 
quille. Il n'a pas l'usage du monde, évidem- 
ment, car il y a dons la haie des oiseaux 
dont les oiselles sont connues pour fort 
coquettes, et il fait des cornes à ces pauvres 
maris, ce qui est d'un goût détestable, bon 
seulement pour Molière et l'illustre Gaudis- 
sart. On a beau lui faire signe, il ne lient 
compte de rien et continue sa plaisanterie 
d'ancien répertoire. C'est à lui casser, à 
coups de bec, sa coque sur le dos. Il souille 
tout ce qu'il touche, et personne ne voudrait 
d'une mûre qu'en passant il aurait argentée 
de sa glu. Mais la Nature, qui n'a pas de 
ces dégoûts de petite maîtresse, lui fait bon 
accueil et le laisse se repaître de feuilles à 
son appétit. 

L'araignée est venue aussi, un pauvre 



148 LA. N/TURE CHEZ ELLE 

être répulsif qu inspire une horreur géné- 
rale, qu'on écrase sons le pied quand on la 
rencontre, et que gobent les astronomes et 
les rossignols, les uns par friandise pure, 
comme une pastille à la menthe, les autres 
par régime de ténors pour se purger et se 
tenir la voix claire. Elle n'est pas belle, il 
faut l'avouer, avec ses huit yeux, ses huit 
pattes, son corsage maigre et son ventre 
énorme comm.e celui d'un hydropique, et 
qui n'a nullement la gaieté d'un ventre de 
Silène. La laideur de la forme n'est pas pal- 
liée par la beauté de la couleur, d'un gris 
terne et sale comme la poussière qui se 
tamise dans les chambres inhabitées. Ses 
mouvements même, d'une brusquerie fié- 
vreuse, où se trahissent l'avidité et la peur, 
causent un effroi instinctif. Elle vit triste, 
solitaire, inquiète, incertaine du dîner et du 
souper; car elle ne peut courir après une 
proie qui a des ailes, et il faut qu'elle la 
guette à l'affût dans son piège savamment 
ourdi et tiré de sa propre substance. 



LA TABLE EST SERVIE 149 

Attendre, toujours attendre dans une immo- 
bilité impatiente, à jeun depuis longtemps 
peut-être, tel est le destin de l'araignée. 

Ne regardez pas l'ouvrière, examinez l'œu- 
vre : cette toile suspendue aux branches du 
buisson par des câbles plus fins qu'un che- 
veu, et cependant composés de mille fils 
tordus ensemble, n'est-elle pas une mer- 
veille de science, d'industrie e\ d'art? Quelle 
régularité géométrique dans cette trame qui 
court à travers la chaîne, dont les fils épa- 
nouis en étoile partent d'un centre commun ! 
Quelle habileté prodigieuse il a fallu pour 
tisser et nouer ces filaments, si ténus que 
l'œil les aperçoit à peine ! Nulle dentelle, 
nul filet, nul ouvrage de mailles n'égale en 
délicatesse cette toile, qu'emporte dédai- 
gneusement le balai ou l'aile de l'oiseau, 
selon qu'elle est attachée à l'angle d'une 
chambre ou à la fourche d'une branche. On 
admire, au front des cathédrales, les roses 
gothiques dans leurs réseaux de nervures ; 
mais que cela est grossier à côté de la ro- 

13. 



150 LA natupe ctif.z elt.e 

sace aérienne de ce misérable insecte, objot 
de tant d'aversions injustes ! 

L'araignée est donc là au centre de sa 
toile, qu'émeut le moindre souffle, tremblant 
qu'un de ces jolis messieurs emplumés, qu ^ 
festinent près d'elle, n'ait la fantaisie de 
l'ajouter à son repas comme entremets, ou 
tout au moins ne s'amuse, par pure fantai- 
sie, comme un gamin en gaieté, à rompre 
ce lilet tendu qu'il lui faudra raccommoder, 
reprendre maille par maille ou refaire en 
entier, avec un nouveau fil péniblement 
extrait de ses mamelles épuisées ; car point 
de toile, point de mouches, et point de 
mouches, point de toile ; c'est-à-dire la cer- 
titude de crever mélancoliquement de faim. 
C'est un cercle fafal qu'elle ne saurait fran- 
chir. 

Un bourdon passe, rayé de fauve et de 
noir comme Saltabadil dans le Roi s'amuse. 

C'est un vigoureux compère; il a un large 
estomac bien cuirassé, un ventre rebondi, 
du poil sur les tarses comme un Milon 



LA TABLE EST SERVIE 151 

de Crolone. Dans rarinée des insectes, il a 
rang d'hoplite, ce qui équivaut à cuirassier 
ou à carabinier dans l'armée humaine. II 
vole pesamment, mais sûrement, avec un 
ronflement majestueux. 

C'est un bien gros morceau pour l'arai- 
gnée, qui cependant s'est mise en position 
de combat. Mais le bourdon heurte la toile, 
dont il fait tomber quelques gouttelettes de 
rosée. Un peu plus il l'emportait avec l'arai- 
gnée, prise dans son propre filet. Il faut des 
câbles plus forts pour retenir ce Sarason ailé 
dont nulle Dalilah n'a coupé les cheveux. 

Bientôt arrive un cousin fier de ses deux 
plumets, sonnant de son clairon, tout joyeux 
du soleil et volant à l'étourdie. Il se jette 
dans le piège comme un sot. L'araignée 
accourt et tâche de l'enferrer entre ses huit 
pattes et de le garrotter avec un fil qu'elle 
dévide autour de lui. Mais c'est un cousin 
de grande taille. Il fait vibrer ses ailes aux 
nervures vigoureuses, brise la li ame dont 
on veut l'enlacer, et dégainant son épée den- 



152 LA. XATURK CHEZ ELLE 

telée en scie il en frappe au flanc son adver- 
saire, forcé de lâcher prise. Dans ce com- 
bat du cousin et de l'araignée, autant d'ha- 
bileté, d'adresse et de courage que dans 
la lutte applaudie des deux plus célèbres 
gladiateurs d'un cirque en présence d'un 
César. 

Blessé, traînant la jambe, l'araignée se 
retire au fond de son fort pour respirer un 
peu. Tout à coup, ô bonheur I la toile a 
vibré sous un choc; les fils télégraphiques 
convergeant au centre ont averti la pauvre 
bête affamée qu'une mouche venait de se 
prendre. Elle s'élance, et le duel n'est pas 
long; la mouche se débat quelques secon- 
des, l'araignée a déjeuné enfin ! 

Sans doute la mouche est à plaindre; elle 
avait bien son droit de vivre, et il est dur 
d'expirer, dans l'horreur et l'effroi, entre les 
pattes d'un monstre plus hideux que les 
larves du cauchemar. Mais que pensent de 
notre mansuétude les bœufs et les moutons 
qui ont notre estomac pour cimetière? 



LA TABLE EST SERVIE 153 

Le déjeuner fini, on quitte la salle à man- 
ger et l'on passe au salon, un fourré de 
ronces bien frais, bien ombreux, arrêtant le 
soleil et laissant passer Tair, aux jolies feuilles 
raignonnement découpées, aux longues 
branches flexueuses, perchoirs confortables 
où la conversation se berce comme dans un 
fauteuil à l'américaine. La compagnie est 
nombreuse : on y voit le linot, le pinson, 
la fauvette, le chardonneret, la grisette, la 
mésange, le rouge-gorge, le roitelet, qui 
causent entre eux, se racontant les nou- 
velles du bois, les petits scandales récents. Il 
y a des galantins et des coquettes, débitant 
des madrigaux et faisant de petites mines. 
Les Don Juans prennent leurs grands airs 
vainqueurs, et les virtuoses exécutent sans 
se faire prier les morceaux favoris du nou- 
vel opéra. Leur chant jaillit de leur gosier, 
facile et sonore ; ce n'est pas la saison des 
rhumes. 

C'est un raout en plein jour, comme il 
s'en donne quelquefois dans le monde lors- 



]")4 LA X A TURF, <'HE/ FJ.LE 

que la maîtresse de la maison est jeune et 
jolie, et tient à démasquer les artifices de 
maquillage de ses rivales. Mais nulle des in- 
vitées n'emploie la poudre de riz, le kliol et 
le fard. Leurs couleurs sont naturelles : la 
mésange à tête noire ne se teint pas en 
roux ; on ne voit pas que la grive musicienne 
se pose une touche de rouge sous l'œil 
pour s'aviver le regard ; la fauvette ne se 
barbouille pas les pattes de blanc de perle. 
Les robes de toutes ces dames viennent d'être 
renouvelées par la mue. Elles n'ont donc 
rien à redouter delà lumière. 

Quand on a bien causé, bien ri, bien 
chanté, bien sautillé, chacun s'en va, sans 
qu'il soit besoin qu'un laquais crie dans le 
vestibule : « La voiture de Monsieur ou de 
Madame est avancée! » En deux ou trois 
coups d'ailes l'oiseau est rentré chez lui ou 
s'est transporté ailleurs, au gré de son ca- 
price. Il a, le bienheureux oiseau, le privi- 
lège de l'aile, qui le délie de la terre, le 
délivre de la pesanteur, supprime pour lui la 



LA TABLE EyT t^EllME 153 

dislance, lui ouvre tous les chemins du ciel, 
lui donne presque l'ubiquité et le rend indé- 
pendant et libre. 

Pourtant, quelque rapide qu'il soit, la 
mort sait l'atteindre au plus haut des airs 
comme sous la feuillée la plus épaisse. Au- 
cune retraite ne peut être cachée à la vieille 
Mab. Le pauvre cher petit oiseau devient 
malade ; les couleurs de son plumage se 
ternissent ; frileusement ramassé en boule, le 
bec abaissé sur la poitrine, les membranes 
de l'œil à demi-tirées, comme si le jour le 
blessait, se retenant avec peine à son per- 
choir, il reste immobile pendant de longues 
heures. De temps à autre, il laisse échapper 
un gazouillement faible, qui ressemble au 
murmure d'un rêve ou à la plainte d'un en- 
fant. Puis il retombe dans son morne silence. 
Rien de touchant comme la résignation de 
la bête à l'agonie. C'est d'elle qu'on peut 
dire en toute vérité, comme dans l'oraison 
funèbre de Madame : « Elle fut douce avec 
la mort. » 



156 LA NATURE CHEZ ELLE 

Bientôt un frémissement convulsif l'a- 
gite ; ses plumes se hérissent ; ses doigts 
armés d'ongles, qui ont poussé encore pen- 
dant la maladie, se détendent, s'ouvrent et 
quittent la branche. L'oiseau si léger tombe 
comme un plomb ; car rien ne rend plus 
lourd que la mort. Il est là par terre, lui 
habitué à l'azur, parmi quelques graminées 
qu'a déplacées sa chute, étendu sur le dos, 
couché entre ses ailes désormais inertes, le 
bec demi-ouvert, l'œil déjà terne, et les 
pattes douloureusement tendues vers le 
ciel, comme des mains dont la supplication 
a été inutile et qui implorent toujours. 

Comment la nouvelle de sa mort s'est- 
elle répandue? Sa famille n'a pas envoyé de 
lettres de faire-part, ce n'est pas l'usage 
chez les oiseaux, et déjà toute la tribu des 
fourmis est informée ; les mouches le savent. 
Les unes accourent, sondant le chemin de 
leurs antennes, les autres se hâtent en 
bourdonnant et en battant des ailes, gaies 
comme des héritiers que rien n'oblige à 



* LA. TABLE EST SERVIE 157 

l'hypocrisie. La Nature, qui tire perpétuel- 
lement la vie de la mort, se répétrit sans 
cesse sous de nouvelles formes ; l'éternelle 
matière n'a pas une sensibilité larmoyante. 

Fourmis et mouches prélèvent sur cette 
bonne aubaine ce qui leur convient. La 
fourmi en détache une parcelle, la mouche 
y dépose son œuf, qui, plus tard devenu 
lai ve, trouvera sa nourriture dans le petit 
cadavre. Mais ce cadavre il ne peut rester 
ainsi sous la pure lumière, offensant les 
yeux et l'odorat par le spectacle et la putri- 
dité de sa décomposition. La mort a sa 
pudeur et demande l'ombre pour ses mys- 
tères. Il faut donc que ce pauvre petit 
corps soit inhumé et rendu à la poussière 
d'où il vient. Toute forme brisée doit être 
rejetée au creuset pour se couler ensuite 
dans un nouveau moule. 

Avez-vous remarqué qu'on ne rencontre 
jamais dans les bois le cadavre d'un ani- 
mal mort ! Les rapaces les font disparaître, 
et la Nature a mille moyens de les enterrer 

14 



158 LA NATUllE CHEZ ELLE « 

sans recourir à l'entreprise des pompes 
funèbres. Elle possède ses officiers de deuil, 
ses ensevelisseurs, ses croquemorts et ses 
fossoyeurs, aussi philosophes que s'ils 
avaient dialogué avec Hanilet. C'est la 
nombreuse tribu des nécrophores en cos- 
tume noir, de braves insectes qui s'acquit- 
tent avec conscience de cette mesure de 
salubrité. 

Ils arrivent d'un pas grave et lent, comme 
l'exige la circonstance, constatent le décès, 
prennent la mesure du corps, pinson ou 
fauvette, et commencent leur besogne avec 
méthode. Ils fouissent la terre sous le ca- 
davre et font une fosse d'une régularité par- 
faite, oîi il descend graduellement et sans 
secousse, soutenu par le dos des nécro- 
phores, mieux que s'il était descendu avec 
descordes. Il s'enfonce ainsi comme s'il ren- 
trait de lui-même au sein maternel. Bientôt 
il est au niveau du sol ; quelques minutes 
encore, et il aura disparu. Les nécro- 
phores remontent et rejettent sur le corps, 



LA. TABLE EST SEIIVIE 150 

avec les pelles de leurs pattes, la lerre qu'ils 
ont tirée du trou ; ils retendent, ils la pié- 
tinent, ils la tassent et l'égalisent. Dans 
quelques jours, lorsque la pluie aura fait 
affaisser la petite éminence, il sera bien 
difficile de retrouver la tombe de l'oiseau. 
Déjà une vie sourde commence à fermen- 
ter dans ce domaine de la mort ; les œufs 
confiés se développent ; les larves tressail- 
lent confusément. Chacun, être animé ou 
végétal, reprend à ce corps l'élément dont 
il a besoin, et bientôt de la poussière de 
l'oiseau s'envole une mouche brillante et 
naît une fleur au frais coloris, au parfum 
suave. 



CHAPITRE X 

PRÊTE A PRENDRE CONGE. 

Sortons un moment de la forêt. La Na- 
ture est belle partout, même quand on y 
sent la présence de l'homme ; d'ailleurs elle 
n'abdique jamais ses droits. Dans ces blés 
jaunissants, aux lourds épis plantés en 
sillons égaux qui sont produits par la vo- 
lonté laborieuse du laboureur, elle sème les 
étoiles de lapis du bluet et les cocardes 
écarlates du coquelicot : paillettes d'azur, 
étincelles de flamme, rompant à propos la 
monotonie de ces longues bandes jaunâtres, 
un peu ennuyeuses à l'œil malgré leur uti- 
lité incontestable. Decamps, le merveilleux 
coloriste, ne procédait pas autrement : il 
peignait des points rouges et bleus dans 
ses tableaux, comme pour donner le la à sa 
symphonie de tons. 



PRÊTE A. PRENDRE CONGÉ 161 

Ce n'est pas une fleur bien estimée que 
le bluet; elle est charmante, mais ne coûte 
rien et pousse toute seule dans les champs. 
Les enfants s'en font des couronnes que 
n'eût pas dédaignée Glycère, la bouque- 
tière d'Athènes, pour les offrir au bel Alci- 
biade allant au banquet de Platon. Le bluet 
a le port élégant et son éloile dentelée sort 
avec grâce de sa capsule verte. S'il n'a pas 
de parfum, il possède le mérite de présen- 
ter un échantillon de bleu franc, sans aucun 
mélange de violet, couleur dont la Nature 
est excessivement avare. Qu'il faisait bien, 
semé en bouquets sur les draps blancs ten- 
dus au passage des processions, lorsque 
Dieu pouvait encore sortir de chez lui et 
que sa fête était publique ! Qui sied mieux 
sur un chapeau de paille que deux ou trois 
bluets relevés d'un coquelicot et mêlés aux 
longues barbes de quelques épis ? Nous 
aimons cette honnête fleur rustique que 
rejette co;nme trop commune la coquetterie 
dédaigneuse des petites dames, et qui pare 

14. 



10)2 LA NATURE CHEZ ELT^E 

si bien le front ingénu d'une vierge de 
quinze ans. A son aspect, le refrain de la 
ballade de Victor Hugo, dans les Orienlales, 
nous voltige involontairement sur les lèvres : 

Allez, allez, ô jeunes filles ! 
Cueillir des bluets dans les blés. 

Le bluet semble se plaire avec le blé et 
se mêler volontiers à la couronne de Cérès. 
Notre mémoire ne nous rappelle pas de 
bluet hors des moissons. Nous n'en avons 
jamais vu ni dans les bois ni sur le bord 
des chemins. Le coquelicot, lui, est beau- 
coup plus vagabond ; ses graines légères 
volent partout. Le chemin de fer même ne 
Teffraie pas ; il pousse sur la crête des rem- 
blais et jusqu'entre les rails, où ses fleurs 
rouges ressemblent à des parcelles de braise 
échappées au cendrier de la locomotive. 

Au-dessus de ces épis et de ses fleurs vole 
l'alouette des champs, qui aime aussi les 
sillons, où elle fait son nid sur une motte de 
terre, dédaignant les arbres et les buissons 



PRÊTE A PnEX[>i:E rONGÉ 103 

comme trop sauvages. C'est un charmant 
oiseau que l'alouette avec son dos brun et 
son ventre d'un blanc moucheté, gai, alerte 
peu farouche, toujours prêt à chanter. Ce 
gentil oiseau a, dit-on, le caractère fran- 
çais, et César donna le nom de Légion de 
l'Alouette à un corps de Gaulois adjoint à 
l'armée romaine, pour son humeur vive 
et franche. 

L'alouette se réjouit dans la clarté et elle 
monte verticalement, à des hauteurs prodi- 
gieuses pour une si petite aile, comme si 
elle voulait se perdre au fond de l'azur. La 
lumière l'attire et elle y tend d'un essor in- 
fatigable; enivrée de la splendeur du ciel, 
elle chante à plein gosier son joyeux tirely, 
que Ronsard s'est en vain efforcé de rendre 
par des onomatopées bizarres, dans sa fa- 
meuse chanson, trop vantée par la Pléïade. 
H y a longtemps qu'on ne la voit plus, qu'on 
entend encore sa note vibrante et claire. 
Puis, bientôt, le point tout à l'heure effacé 
reparaît, devient plus distinct. Là haut, tout 



104 LA NATURE CHEZ ELLE 

au fond du ciel, près des portes du paradis 
où la légende veut qu'elle fasse un bout de 
causette avec saint Pierre, un souvenir lui 
vient soudain au cœnr et la fait redescendre 
ici-bas. Elle pense à sa tendre femelle, à 
ses chers petits, et le désir de se retrou- 
ver près d'eux est si vif, qu'elle se laisse 
tomber comme une balle de plomb ; et 
quand elle a vu que tout va bien, que l'oise- 
leur n'a pas découvert le nid de la famille, 
quelle a échangé quelques mots avec sa 
couvée déjà grandelette, elle s'élève de 
nouveau comme une fusée et reprend son 
chant avec un entrain inépuisable. 

C'est elle, la messagère du matin, que 
Shakespeare a chargé? d'avertir Roméo de 
l'approche dangereuse du jour ; et Juliette 
a beau dire : « C'est le rossignol qui toutes 
les nuits chante, là-bas, sur le grenadier, 
et non l'alouette, » il faut que le beau jeune 
homme, bien à regret, enjambe le balcon. 
Mais pourquoi la fdle de Capulet, lançant à 
l'oiseau matinal quelques malédictions d'à- 



PRÊTE A PRENDRE CONGÉ 165 

moiireuse, ajoute-t-elle cette phrase bizarre 
et mystérieuse : «: On dit que l'alouette et 
le crapaud on changé d'yeux. Oh ! que 
n'ont-ils aussi changé de voix, puisque 
cette voix nous arrache effarés l'un à 
l'autre, et te chasse d'ici par un hourvari 
matinal, d 

A quelle légende populaire ces paroles 
obscures font-elles allusion? Nous n'avons 
jamais entendu parler de ce troc d'yeux 
entre le hideux batracien et le charmant 
oiseau, et la note de Warburton n'éclaircit 
pas du tout ce passage singulier. 

L'alouette aime la lumière et y vole. 
L'homme abuse de ce noble élan pour la 
prendre ; il fait étinceier devant elle un piège 
tournant, constellé de petits fragments de 
glace. Elle vient, elle accourt, les ailes pal- 
pitantes... pour s'y mirer, disent les mau- 
vaises langues, car elle a un peu de coquet- 
terie, sans cela elle ne serait pas si Française, 
mais c'est une pure calomnie. C'est le rayon 
qui la fascine ; elle y va, comme la nuit elle 



160 LA NATURE CTTEZ ET.LF- 

vole à la flamme qu'on fait perfidement 
briller. 

Étourdie de l'éclat, elle tourbillonne au- 
tour du braconnier et tombe sous les 
coups d'une raquette de bois, faite à peu 
près comme un battoir. Triste fin pour une 
si aimable et si gentille cantatrice ! 

Les pauvres oiseaux ainsi assassinés se 
vendent au marché sous le nom de mau- 
vietles, — deux bouchées de chair à peine ! 
— Ils ont pour linceul une barde de lard, et 
la croûte d'un pâté leur sert de tombeau ! 

Le soleil laisse tomber d'aplomb ses 
lueurs enflammées. Le jour trop ardent et 
trop cru éblouit les yeux. Le silence de midi 
règne dans les caiiipagnes ; les oiseaux se 
taisent et se tiennent à l'abri ; c'est à peine 
si la cigale a la force de répéter son cri 
strident, tant est lourd l'accablement des 
heures brûlantes. L'herbe surchauffée luit 
et glisse sous le pied. Ce qu'il y a de mieux 
à faire, c'est de retourner à la forêt, par ce 
vague sentier que les chasseurs appellent 



» 



PUÊTE A PllENDRE CONGÉ 167 

« une passée de gibier, » reconnaissable 
seulement à quelques branches rompues dans 
le taillis, à quelques brins d'herbe foulés dans 
le gazon. Suivons-le en toute confiance ; il 
nous mènera plus loin que ne vont les pieds 
des promeneurs, amis des grandes allées 
battues et des carrefours de chasse où s'é- 
lève d'ordinaire un obélisque de grès gros- 
sièrement taillé et surmonté d'une boule. 

C'est le sanctuaire même du bois, la for- 
leresse où se retirent les animaux. 

Nous voici arrivé, après raille détours, la 
figure parfois cinglée par les branches que 
notre passage déplace, les pieds retenus 
par les racines qui traversent l'étroit sentier 
comme des couleuvres, à un endroit de la 
forêt un peu moins touffu, à une espèce de 
clairière qu'ouvre un ruisseau qui coule à 
travers les bois, et où viennent se désallé- 
rer les cerfs, les daims, les chevreuils, les 
renardSj les geais, les pies, les loriots, et 
toute cette population de poil et de plume 
qu'alarme l'aspect de l'homme. 



168 LA NATURE CHEZ ELLE 

Les grands arbres montent droits et pres- 
sés, le pied dans la mousse, la cime dans 
le ciel, couverts d'un vigoureux feuillage 
un peu sombre déjà, com.me à la fm de 
Tété, lorsque depuis longtemps les nuances 
blondes de mai ont disparu, et qu'Octobre 
prépare sa palette riche en tons d'ocre, de 
safran et de rouille. 

Heure sérieuse et solennelle, où le paysage 
avec ses verdures poussées au noir, a l'air 
d'un tableau de Poussin ou de Guaspre, 
comme on en voit dans les salles à manger 
d'Italie. C'est le moment du style et des 
lignes sévères. 

Un coup de lumière frappe les ébou- 
lements de pierrailles, les chevelures 
d'herbes, les nœuds de racines qui forment 
pittoresquement la berge du ruisseau, où le 
Diogène d'un paysage historique pourrait 
sans déroger puiser de l'eau avec sa main. 
La Nature a quelquefois la fantaisie d'être 
classique, et ce n'est pas alors qu'elle est 
la moins belle. 



PHÈTE A rUENDKE CONGÉ 16*J 

Des Ions d'ocre, tachetés de quelques pla- 
ques blanches ou verdâlres dans le déchi- 
rement du petit ravin où Teau glisse parmi 
les cailloux; les branches rompues et les 
feuilles tombées donnent un centre lumi- 
neux à ce tableau d'une harmonie un peu 
sévère. Entre les cimes brillent d'étroites 
échappées de ciel, et sous les branches, à 
travers les interstices des arbres, glissent 
des reflets de jour lointain. Sur ce fond de 
verdure sombre, une blancheur de marbre 
ne messiérait pas, un bufcte de Pan taillé en 
gaine comme un Hermès, et autour duquel 
les nymphes danseraient en se tenant par 
la main. 

A défaut de cela, sur le haut de la berge, 
une silhouette bizarre se dessine avec sa 
tète aux joues minces, presque triangulaire, 
ses petites cornes et son corps déhanché 
par les raccourcis de la perspective. Il a 
l'air à la fois effaré et curieux, cet animal 
que vous ne définissez pas encore. 11 vous 
a vu, car ses yeux sont meilleurs que les 

15 



170 LA NATURE CHEZ ELLE 

vôtres ; il est intrigué, il voudrait savoir ce 
que vous êtes venu faire là. Sa poltronne- 
rie naturelle lui conseille de fuir, mais son 
désir de se renseigner sur « cet individu », 
comme dirait Toppfer, l'engage à rester. 
Malgré sa timidité, il se risque à faire quel- 
ques pas en avant, et voilà le chevreuil — 
il n'est plus permis même à un myope ayant 
oublié son lorgnon d'en douter — en arrêt 
sur la crête du ravin. Croyez que le cœur 
lui bat fort, en dépit de sa belle contenance, 
et qu'au moindre bruit une brusque retraite 
l'emporterait au fond du bois. 

Cependant Teau qui coule entre vous et 
lui le rassure, et protégé par ce fossé, ayant 
la forêt par derrière, il vous regarde avec 
assez d'aplomb; il observe, il étudie, il dé- 
taille cette bête curieuse qu'on appelle un 
Homme, et qui étonne toujours les animaux. 
Il est fâcheux, au point de vue philosophi- 
que, que les bêtes ne puissent pas traduire 
leurs opinions sur l'espèce humaine en lan- 
gage intelligible. On dirait qu'ils sentent 



PRÊTE A PRENDRE CONGÉ 171 

la pensée, et cette force inconnue les in- 
quiète. Peut-être nous méprisent-ils comme 
des fats pleins de forfanterie, et répètent- 
ils en leur idiome le mot de la fable : « Ah ! 
si les lions savaient peindre ! » 

Puisque le chevreuil ne se gêne pas pour 
nous examiner des pieds à la tète, rendons- 
lui la pareille. Il est là, bien campé, en 
pleine lumière, dans une excellente pose, 
ne faisant d'autre mouvement que quelques 
mutations d'oreille, et tel qu'un peintre 
d'animaux pourrait le souhaiter pour en 
faire une étude. 

C'est un jeune : on le voit au fauve clair 
de son pelage, qui serait d'un roux ardent 
s'il était passé maître broquart, surtout en 
plein été comme nous y sommes, car la robe 
des chevreuils est plus brune l'hiver. Il n'a 
pas encore de famille ; il n'entrera sans 
doute en ménage que l'année prochaine, et 
c'est ce qui lui donne ce petit air naïf de 
jouvenceau. 

Les chevreuils, quoiqu'ils se livrent par- 



172 LA NATURE CHEZ ELLE 

fois de grandes batailles, à l'époque des' 
amours, pour conquérir les chevrettes, — 
comme ces chevaliers du moyen âge qui 
n'obtenaient la main de leur belle qu'après 
avoir désarçonné tous les prétendants en 
champs clos, — les chevreuils, disons-nous, 
sont de mœurs douces, pacifiques et patriar- 
cales. Une fois formés, les couples ne se 
désunissent jamais ; si l'un des conjoints 
meurt ou est tué, l'autre ne survit guère. 
Les petits restent attachés à leurs parents, 
chose étonnante ! même lorsqu'ils n'en ont 
plus besoin, et ils ne fond pas bande à part 
dès que les cornes leur ont poussé. Il n'est 
pas rare de rencontrer des hardes formées 
de trois générations, qui semblent obéir à 
l'aïeul. 

On a beaucoup célébré la douceur et 
l'éclat des yeux de gazelle. C'est un lieu 
commun de la poésie orientale. Les yeux de 
chevreuil, qui n'ont jamais servi d'objet de 
comparaison, n'en sont pas moins char- 
mants, et fourniraient aux rimeurs d'Occi- 



>âli 



PllHTi': A PUENOIU': CONGK 173 

dent des images plus neuves. Ils sont noirs 
et brillants, d'une expression sympathique, 
et de plus, ils possèdent le don des larmes, 
ce qui les rend presque humains. 

Le chevreuil est une bête élégante, svelte, 
bien découpée, aux jambes fines et menues, 
qui porte bien sa tête, et dont le malheur 
est de fournir une excellente venaison, supé- 
rieure à celle du cerf et du daim. Aussi le 
pauvre animal esl-:l le point de mire des 
chasseurs, et aura-t-il bientôt disparu, si 
l'on n'y prend garde. Plus rapide que le 
cerf, doué d'autant de fond que le loup, le 
chevreuil est presque impossible à forcer. 
Il part, mais après un premier élan, il s'ar- 
rête et regarde venir le chien, par suile de 
cet instinct de curiosité dont nous parlions 
tout à l'heure. Il compte sur la vitesse de 
ses pieds, et l'espace intermédiaire qu'il 
agrandira d'un bond le rassure. Cela l'a- 
muse de voir le basset se frayer pénible- 
ment un chemin à travers les herbes et les 
broussailles, et de l'entendre clabauder. 

15. 



174 LA. NATURE CHEZ ELLE 

On pourrait même croire qu'il oublie la pré- 
sence de l'ennemi ; il joue, se gratte l'oreille 
du pied, se met à brouter comme s'il était 
seul ; cependant, du coin de Toeil, il observe 
la marche lente de l'animal à pattes torses, 
et quand il le juge trop rapproché, il a 
bientôt rétabli l'intervalle et recommence 
son manège ; mais le jeu finit par lui être 
fatal. Ce basset qu'il méprise le distrait du 
chasseur, et un coup dj fusil bien ajusté 
change la comédie en drame. 

C'est ainsi que périssent la plupart des 
chevreuils. 

-' Aucune bète de nos forêts, dit Tousse- 
ncl, ce grand chasseur devant Dieu et de- 
vant Fourier, qui en sait plus sur les mœurs 
des animaux que tous les naturalistes, n'en- 
tend mieux que le chevreuil le principe de 
charité et de solidarité. Le chevreuil, per- 
sécuté par les chiens, n'a pas besoin, comme 
le cerf et le daim, d'employer la violence 
pour faire bondir le change. Le change 
vient de lui-même s'offrir pour concourir au 



i 



PRÊTE A PRENDIIK COXOÉ 175 

salut de la bête poursuivie, et c'est mer- 
veille de voir comment tous ces charmants 
coureurs s'entendent pour créer des embar- 
ras à la meute. Imitez avec un appeau le 
cri du petit chevreuil en détresse, et toutes 
les chevrettes accourent pour lui prêter 
assistance. On rougit presque pour l'homme, 
en pensant qu'il existe des assassins sans 
entrailles qui profitent odieusement de cet 
instinct de charité maternelle. » Gela est 
fort bien ; mais combien de meurtres de 
chevreuils avez-vous sur la conscience, spi- 
rituel Mercutio du phalanstère? Les brahmes 
qui poussent le respect de la vie si loin 
qu'ils se voilent la bouche d'une gaze, de 
peur d'avaler, par mégarde, un moucheron 
et de causer ainsi la mort d'un être, 
seraient-ils dans le vrai ? Ils nous attendris- 
sent du moins par cette puérilité touchante 
de pitié au milieu du massacre général. 

Rien de plus innocent que le chevreuil ; 
il ne dévaste pas, comme le cerf, les champs 
voisins de la forêt ; il ne fouille pas le sol 



176 LA XATURE CHEZ ELLE 

pour déterrer les pommes de terre. Ses plus 
grands méfaits consistent à tondre, dans les 
prés, peut-être un peu plus que la largeur 
de sa langue, et à brouter quelques pousses 
de jeune blé. Il se nourrit de glands, de 
faînes et principalement de bourgeons 
d'arbres et d'arbrisseaux. Cette frugalilé ne 
l'empêche pas d'être friand de truffes. Il les 
subodore, à travers le sol, au pied des 
chênes autour desquels voltigent les tipules, 
et il les amène à la surface en se servant 
de ses pieds comme le porc de son groin. 

Mais s'il est des êtres inoffensifs dont la 
vie ne coûte rien à personne, il en est d'émi- 
nemment et de gratuitement nuisibles en 
apparence, comme la sauterelle à coutelas, 
que voilà assise sur une touffe d'herbe, prête 
à se lancer en l'air par le puissant ressort 
de ses longues pattes de derrière repliées, 
et à porter partout le ravage. Ces terribles 
faucheuses rasent un champ de blé en quel- 
ques minutes et dépouillent presque instan- 
tanément un arbre de son feuillage. Où elles 



j PIÎÈTK A PltFA'DliK (■OXÔK 177 

passent, elles font Pliiver ; il ne reste pas 
une feuille verte sur la campagne. Si elles 
étaient solitaires, on ne s'apercevrait guère 
de leurs dégâts. Mais elles s'attroupent, 
elles se coalisent, elles forment des armées, 
elles se nomment Légions, comme les dé- 
mons de la Bible. Et c'e^t a'.ors qu'elles 
répandent autour d'elles la désolation, en 
réduisant à l'état de squelette la végétation 
la plus luxuriante. 

D'où viennent ces voraces? Personne ne 
pourrait le dire au juste. On sait seulement 
qu'elles sont surtout chez elles en Orient : 
le pays de la peste, voilà leur patrie. Cela 
nous donne à penser qu'elles descendent 
probablement, en ligne directe, decelles que 
fit naître Moïse en étendant sa verge sur la 
terre d'Egypte, de ces sauterelles qui, comme 
nous l'apprend l'Exode, a couvriront toute 
la surface de la terre, mangèrent toute 
l'herbe et dévorèrent tout ce qui se trouvait 
de fruit sur les arbres )>. Ce qu'il y a de 
certain, c'est que cette pla'e d'Egypte, ou- 



178 LA NATURE CHEZ ELLE 

vrage du Dieu des Hébreux, opérant par 
l'intermédiaire de Moïse et d'Aaron, n'a 
jamais eu de fin : elle dure encore aujour- 
d'h ui ; el le s'est propagée dans les régions qui 
avoi>inent la vallée du Nil; elle s'est éten- 
due clans toutes les diieclions de l'Afrique, 
comme le choléra. 

Cependant, les anachorètes do la Thé- 
baïde firent des sauterelles le mets fonda- 
mental de leur cuisine. Saint Jean au désert 
s'en régalait les jours gras. Ljs Arabes les 
mettent confire dans une espèce de saumure 
vinaigrée : faible compensation des disettes 
qu'elles produisent ! 



CHAPITRE XI 



ELLE MET SA ROBE FEUILLE MORTE. 



L'aspect de la forêt commence à changer; 
le feuillage, qui portait la livrée verle de 
rÉté, semble s'ennuyer de cette teinte. De 
monochrome il devient versicolore; chaque 
arbre s'habille à sa fanon et témoigne ainsi 
de son indépendance : les tons se réchauf- 
fent et prennent la richesse de la maturité. 
Toute une gamme de jaunes variés s'étale 
sur la palette de la nature. Les reflets du 
couchant paraissent se fixer sur les feuilles. 
Les unes ont des nuances d'or, les autres 
des colorations de safran ; celles-ci rougis- 
sent, celles-là sont frottées de bitume comme 
une esquisse de Rembrandt. Le vert, qui 
naguère dominait, s'efface peu à peu. Il ne 
reste que le vert noir des sapins, immua- 



180 LA NATURE CHEZ ELLE 

bleraent triste, et sur lequel les évolutions de 
Tannée ne sauraient agir. Déjà quelques 
feuilles détachées montent, descendent et 
voltigent, comme les paillettes d'or dans 
j'eau-de-vie de Dantzick. C'est l'époque qui 
convient le mieux aux peintres, et que pré- 
férait à toutes Théodore Rousseau, le grand 
paysagiste romantique. En prenant la Na- 
ture à ce moment-là, les artistes évitent de 
servir au Salon ces plats d'épinards, éter- 
nels sujets de plaisanterie des philistins, 
qui n'ont pas remarqué que les arbres 
étaient absolument verts tout le printemps 
et une bonne partie de Tété. 

Il en ett de l'Automne comme des littéra- 
tures de décadence : le charme prinlanier 
est depuis longtemps évanoui ; mais n'existe- 
t-il pas encore une séduction permanente 
et mélancolique, dans cette beauté mûris- 
sante qui va se faner et disparaître? Comme 
nous le disions à propos du style de Baude- 
laire : Le couchant n'a-t-il pas sa splendeur 
comme le matin ? Ces rouges de cuivre, ces 



ELLE MET SA R0J5E FEUILLE MORTE 181 

ors verts, ces tons de turquoise se fondaut 
avec le saphir, toutes ces teintes qui brû- 
lent et se décomposent dans le grand incen- 
die final ; ces nuages aux formes étranges 
et monstrueuses, que les jets de lumière 
pénètrent et qui semblent l'écroulement gi- 
gantesque d'une Babel aérienne, valent bien 
la pâleur rosée de l'aurore, dont nous admi- 
rons, plus que personne, la candeur virgi- 
nale ; mais ce couchant non plus n'est pas à 
mépriser. 

La Nature, au printemps, était une jeune 
ingénue ; une robe blanche, une ceinture 
rose, quelques fleurs dans les cheveux suf- 
fisaient à la parer. Pendant l'Eté, c'était 
une femme dans tout l'épanouissement de 
sa beauté féconde ; sa grâce un peu frêle et 
juvénile d'abord, avait pris des contours 
plus soutenus, plus arrondis. Une toilette 
plus riche lui allait bien ; elle pouvait mêler 
à sa couronne des fleurs d'un coloris plus 
éclatant, d'un parfum plus fort, et même 
quelques fruits doics parle soleil. Elle était 

16 



182 I>A NATUllK CIJE/ ELLE 

assez belle pour braver la grande lumière, 
et les bals en plein jour ne l'effrayaient 
pas. 

Maintenant, sans doute, elle a conservé 
encore beaucoup de ses charmes ; elle est 
belle toujours et on peut l'aimer. Mais déjà 
quelques signes de fatigue se manifestent 
sur- son noble visage; les tempes s'attendris- 
sent ; les petites veines bleues y paraissent 
davantage ; l'œil, un peu meurtri, a moins 
d'éclat et plus de pensée ; la bouche sourit, 
mais d'un sourire triste et plein de pressen- 
timent. Comme une femme qui sait que de- 
main il sera trop tard pour aimer^ elle est à 
la fois plus grave et plus tendre, et reçoit 
ses adorateurs persévérants avec une sorte 
de reconnaissance mélancolique. Symptôme 
alarmant ! Elle reste bien plus longtemps à 
sa. toilette qu'autrefois, sa chevelure, si 
abondante naguère, et que d'un mouvement 
superbe elle secouait sur ses épaules nues, a 
besoin aujourd'hui de quelque artifice. Des 
pampres de vclouis déjà rougissants j des 



FXLE MKI' SA U«)1!K l'Kril.I.K MOUTE IHo 

raisins aux grains d'ambre et d'améthyste 
masquent à propos quelques places un peu 
éclaircies. Il lui faut des robes aux plis puis- 
sants, en étoffes somptueuses : des brocarts 
d'or ramages de noir, des velours tannés, 
des satins feuille-morte, des guipures de 
Venise, de lourds bracelets à ses bras d'un 
plein contour, des diamants et des bijoux 
anciens sur sa riche poitrine, d'une blan- 
cheur dorée comme un tableau de Titien ou 
de Giorgione. Elle est plus belle le soir que 
le matin, comme toutes les femmes sur le 
retour, et le couchant, avec son incendie de 
couleurs, redonne delà vie à sa figure pâle. 
Hélas ! bientôt la neige va tomber sur 
ces cheveux si lustrés encore. Les mauvais 
jours approchent, les nuages s'amassent au 
ciel, les brouillards montent de la terre; 
mais parfois le soleil reprend le dessus. L'air, 
tout à coup, s'attiédit ; il semble que l'Été 
va renaître, et la Nature retrouve un jeune 
sourire; sa beauté lui revient plus tou- 
chante et plus passionnée. 



184 LA NATURE CITEZ ELLE 

Sachons jouir en poète de ces retours qui 
retardent le déclin. N'abandonnons pas celle 
qui nous a fait tant de moments heureux. 
Allons lui rendre visite, ou tout au moins 
mettre notre carte cornée à sa porte. Ne 
nous hâtons pas de retourner à la ville, 
parmi la fange, la fumée, la pluie, les pes- 
tilences de toutes sortes. 

Un air vif et frais a balayé les nuages, et 
les arbres de la route détachent leur feuil- 
lage rose d'un ciel qui a le bleu de turquoise 
du vieux Sèvres pâle tendre. La journée sera 
superbe, et le sentiment du mauvais temps 
prochain la rend plus agréable encore. 

Les fîlandières matinales ont activement 
travaillé; tout le pré qui borde la route est 
couvert d'une immense gaze diamantée, sus- 
pendue aux pointes d'herbe par des fils 
aériens. Titania, voulant séduire Obéron et 
se faire donner ce jeune page, sujet de leur 
querelle, trouverait là des falbalas en den- 
telles d'argent pour sa robe de clair de 
lune, d'un effet irrésistible et miraculeux. 



ELLE MET SA ROBE FEUILLE MORTE 185 

Ces industrieuses araignées des champs, 
quoiqu'elles ne puissent connaître les modes 
de Paris, sont dignes de fournir le vestiaire 
des acteurs fantastiques qui jouent dans le 
Songe d'une nuit d'été. Jamais danseuse, sou- 
levant sous le jet de la lumière électrique la 
pluie de paillettes de sa jupe, ne trouva de 
tarlatane plus légère et plus transparente 
pour montrer, comme à travers une vapeur 
blanche, ses formes voluptueuses moulées 
par le maillot rose. Et pourtant, tout ce 
luxe, toute cette féerie, tout ce travail im- 
mense n'ont d'autre but que d'attraper 
quelques misérables moucherons à demi- 
transis par le froid du matin. Ces pauvres 
ouvrières, mesquinement vêtues d'une robe 
grise, ont grand'faim dès l'aube, car elles 
ont passé la nuit à l'ouvrage, sans être 
payées double, et il faut qu'elles fournis- 
sent leur fil ! ce fil, dévidé d'elles-mêmes, 
dont la bobine est dans leur ventre, et qui 
épuise leur vie si elles ne mangent pas. Que 
de mètres dépensés pour ourdir ces tissus 

16, 



18R LA N A TURF. (IIK/ KT.I.I. 

délicats qui s'étendent sur des arpents de 
prairie ! 

Dans l'air flottent, soyeux, légers, plus 
blancs que l'argent et que la neige, ces 
longs filaments que le vent balance et pro- 
mène. On les appelle Fils de la Vierge, et 
une poétique légende populaire veut qu'ils 
soient échappés de la quenouille de la Mère 
céleste, occupée à filer pour faire des che- 
mises aux petites âmes nues des enfants 
pauvres. Cette explication nous paraît très 
vraisemblable et nous l'acceptons très vo- 
lontiers. Des savants prétendent qu'il faut 
attribuer ces fils à une bourre cotonneuse 
détachée de certains arbres et cardée par 
lèvent. D'autres, mieux inspirés, y voient 
l'ouvrage d'une espèce d'araignées. Toujours 
est-il que ces fils couleur de neige sont un 
signal de beau temps. On ne les voit se 
dérouler que lorsque le soleil luit et que le 
ciel est pur. 

En automne, il ne faut compter sur rien : 
les journées belles le matin, deviennent 



Ei,T.K Mi;r SA lîniîK l'Krii.ij-, Nroiii'F, lf^7 

laides le soir, comme ces petites filles, jolies 
comme des anges à sept ou huit ans, qui 
font plus tard d'assez vilaines femmes. Le 
ciel s'est brouillé ; un petit nuage noir, gro- 
gnon et bossu, qui se refrognait dans un 
coin de l'horizon, s'est développé sournoi- 
sement ; comme une outre aplatie dans 
laquelle on souille, il s'est gonflé démesuré- 
ment. Le voilà énorme, hydropique à cre- 
ver, et il va verser ses seaux d'eau sur la 
campagne. Le vent de l'est est sauté à l'ouest, 
et des haleines humides semblent sortir de 
la poitrine de l'océan lointain. 

Un murmure pareil au bruit confus des 
grandes eaux court sur la cime de la forêt, 
dont les arbres secoués s'entre-choquent 
avec des craquements et des plaintes 
sourdes qui ont comme une expression de 
douleur humaine. Tous les méchants oiseaux 
qui aiment la tempête se réjouissent et 
poussent des cris discords. Le geai garrule ; 
la pie sautèle et ragache ; le corbeau, quit- 
tant sa gravité de croque-mort, danse gau- 



188 LA NATURE CHEZ ELLE 

cliement, comme un bouffon sinistre, et 
croasse de sa voix enrhumée. 

Cherchons un abri sous ce chêne. Nous 
n'avons pas le temps de regagner la ville, 
et déjà la pluie tombe à larges gouttes. Le 
géant séculaire nous abritera sous le toit de 
ses feuilles, qui se rejettent Teau comme 
des tuiles superposées. Nous pourrions 
même entrer dans la large crevasse de son 
tronc, guérite naturelle où les pâtres et les 
braconniers se réfugient, et parfois même 
allument du feu, comme le témoigne cette 
lonsfue cicatrice noire à l'intérieur de l'ar- 
bre, qui depuis longtemps ne vit que par 
l'écorce. Cela suffit pour qu'il puise au sein 
de la terre la sève vigoureuse qui le sou- 
tient. De tels vieillards durent plus que 
leurs fils. 

Nous voilà ainsi installé comme un saint 
dans sa niche, immobile, pensif, vague- 
ment occupé de ces rêveries confuses qu'ins- 
pire la réclusion imposée par la pluie, 
qua d on esl obligé, au milieu des champs 



ELLE .VET SA liOBK FET'TLLE MORTE 18!) 

OU des bois, de chercher un refuge contre 
l'averse imprévue et soudaine. Les images 
du passé reviennent et se déroulent der- 
rière ce rideau de fils que la pluie fait 
tomber du ciel sur terre, et qui rappelle 
l'ancien spectacle de Séraphin, où un ri- 
deau semblable s'abaissait entre le théâtre 
et le naïf public pour dérober aux yeux les 
ficelles des marionnettes. 

Quelle procession de pantins désolés ! 
pourrait-on dire comme Alfred de Musset, 
dans cette charmante pièce adressée à la 
Paresse. Que de figures, trouvées autrefois 
adorables, vous semblent aujourd'hui laides 
et maussades ; comme elles ont changé, et 
comme on change soi-même !... 

La pluie tombe toujours, faisant sur les 
feuilles un pétillement de grêle, rejaillissant 
de tous côtés et lançant des éclaboussares. 
Les branches trop chargées d'eau plient, se 
secouent et la déversent sur les herbes, 
entre lesquelles s'établissent mille petits 
courants qui sont des Niagaras aux fourmis. 



100 1,A NAl'l I;K ( IIKZ KlA.r. 

Ce serait le moaient de composer un son- 
net sur des rimes difficiles et rares, car il 
est impossible de faire autre chose par la 
pluie dans le creux d'un chêne. 

Mais quel est ce bruit de broussailles 
froissées, de pierres qui roulent, de sabots 
qui piétinent, entremêlé de cliquetis et de 
grognements ? On dirait un corps de cava- 
lerie chargeant un ennemi invisible ; ou le 
chasseur sauvage des ballades allemandes, 
si bien peint par Henneberg, traverserait-il 
la forêt au galop? 

Les broussailles s'écartent, et toute une 
troupe de sangliers débouche bruyamment 
sur une petite clairière hérissée de roches 
et de ronces, où déjà la pluie a formé des 
flaques de boue. Heureusement, ils ne nous 
ont pas vu ; à l'automne surtout, ces mes- 
sieurs ont le caractère mal fait et l'humeur 
tant soit peu farouche. Le gland abonde, 
et le gland agit sur eux comme l'avoine sur 
les chevaux : il leur donne du feu, de la 
vigueur et leur cause une sorte d'ivresse 



ELLE MET SA RoiJE FEUILLE MORTE 101 

qui les rend prompts à chercher querelle. Il 
y a le père, un quarlan robuste et mons- 
trueux, pesant deux cents kilogrammes, et 
qui doit descendre en droite ligne du san- 
glier de Calydon, capturé par Méléagre. 
Les défenses qui lui rebroussent la lèvre 
ont Tair de croissants de lune, et le plus 
élégant cavalier de la tribu des Hadjoutes 
serait heureux de les suspendre au poitrail 
de son cheval, en manière d'ornement. Il 
les repasse sur les grais (on appelle ainsi 
les crocs supérieurs) avec un cliquetis de 
castagnettes assez formidable, qui ne rap- 
pelle nullement lacachucha ou le zapaleado^ 
Sa hure bestiale n'est pas dépourvue d'une 
certaine majesté. Le lerrible empêche le 
grotesque. La laie est une matrone de forte 
encolure, féconde comme une mère Gigo- 
gne, qui bougonne et grommelle assez 
maussadement. Elle n'est pas si bien 
armée que son époux ; mais si elle ne peut 
découdre, elle tait très bien porter des 
coups de boutoir et mordre. 



192 LE- NATURE CHEZ ELLE 

Quant aux marcassins, ils sont d'une 
gaieté folâtre. La pluie les amuse considé- 
rablement ; ils barbotent et se vautrent 
dans les flaques, se cuirassent de boue avec 
une satisfaction évidente. Ce cosmétique 
primitif convient à leur cuir hérissé de 
soies. Ils jouent ensemble, se heurtent et 
poussent de petits grognements voluptueux. 
L'un deux s'est renversé sur le dos, comme 
en extase ; un autre redresse sa hure et 
tâche de mordre au passage un filet de 
pluie ; comme un paysan d'Espagne, il 
essaie de boire à la régalade. Le tableau 
est comique, mais la moindre in^prudence 
pourrait le rendre tragique. 

Le sanglier charge avec une impétuosité 
aveugle contre tout ce qui se présente. C'est 
une boule noire qui roule et se précipite, 
culbutant tout devant elle. Si vous n'avez 
pas le temps de vous détourner et de gagner 
un asile, votre vie court de grands risques; 
les défenses du sanglier, quand elles ne sont 
pas mirées par l'âge, coupent comme le meil- 



ELLE MET SA ROBE FEUILLE MORTE lUo 

leur rasoir de Sheffield, ou le sabre affilé 
dont les Japonais s'ouvrent le ventre. D'un 
coup de boutoir le sanglier lance en l'air les 
chiens décousus, et les garçons de cirque ne 
sont pas là pour les recevoir avec cette atti- 
tude affectueuse qu'ils avaient dans l'an- 
cienne affiche de la barrière du Combat. Il 
est inutile de dire qu'il ne se gêne pas pour 
traiter le chasseur qui Ta manqué de la 
même manière. 

Enfin, après s'être bien roulés dans la 
boue et avoir savouré à leur aise les volup- 
tés de la pluie, les sangliers se retirent, 
allant prendre leurs ébats ou retournant à 
leur fort dans une autre partie de la forêt. 
Le bruit des branches qu'ils rompent dans 
le taillis se prolonge encore quelque temps, 
et l'on n'entend plus que les gouttes d'eau 
qui glissent des feuilles de moins en moins 
nombreuses ; la pluie a cessé, et nous pou- 
vons regagner notre gîte. Nous sommes 
bien mouillés encore. Les arbres s'agitent 
et frissonnent comme des chiens qui sor- 

17 



194 LA NATURE CHEZ ELLE 

tent de Teau éclaboussant tout à la ronde. 

Des feuillages, des herbes et des plantes 
mouillés s'exhale une senteur pénétrante. La 
vie végétale se ranime ; le monde des in- 
sectes fourmille et bourdonne. Les animaux 
quittent leurs retraites et reprennent leurs 
occupations interrompues. Quelques gazouil- 
lements d'oiseaux se font entendre. 

Au pied des arbres, sur le bord des sen- 
tiers, les champignons, qui se sont moqués 
de la pluie sous leurs larges chapeaux, se 
montrent pareils à des Kobolds, entre la 
mousse et les mauvaises herbes : les uns, 
honnêtes champignons faits pour figurer 
dans les tourtes et les godiveaux ; les autres, 
champignons scélérats, dignes d'être cueil- 
lis par Locuste pour le souper de Britan- 
nicus, empoisonneurs plus subtils que César 
Borgia ou qu'Exili, l'amant de la Brinvil- 
lier^, valant l'acqua-tofana et le curare pour 
expédier dans l'autre monde un oncle à suc- 
cession ou un mari gênant ; la fausse oronge j 
l^amanite et tant d'autres^ que Ton croit 



ELI.E MKT SA KOlîK IKIII.I.K MOUTE 111."» 

connaître et qui trompent les plus habiles. 
Sur la large ombrelle d'un de ces crypto- 
games se traînent, agitant leurs tentacules, 
des loches, hideuses limaces semblables à 
à un escargot auquel on aurait arraché sa 
coquille. De leur bave gluante elles argen- 
tent la pulpe immonde du champignon, 
qu'elles rongent lentement. Elles se gorgent 
à loisir de poison. Le vénéneux est sain pour 
rimmonde. Nous les écraserions bien sous 
la semelle de notre botte, mais sentir s'écra- 
ser flasquement cette chose molle, gluante, 
quelle horreur et quel dégoût ! Et puis, qui 
sait? Ces limaces accomplissent peut-être 
une mission; elles débarrassent et purgent 
la forêt de celte oronge perfide qu'aurait pu 
1 amasser un enfant. Elles vident la boîte à 
poisons de la Nature ! 



CHAPITRE XII 



HORIZONS PROCHAINS. 



Il semble, en ce moment, que la Nature se 
hâtede déployer ses énergies. Sous des soleils 
plus lourds, les fruits mûrissent, se dorent, 
se diaprent de tons vermeils. Les pêches se 
veloutent et rougissent comme des joues de 
jeunes filles à qui Ton parle d'amour. Les 
raisins verts, sous les pampres éclaircis, 
prennent des transparences d'ambre ou 
d'améthyste. L'églantier, dont la petite rose 
a disparu depuis longtemps, s'orne de ses 
jolis blutons de corail auxquels, nous ne 
savons pourquoi, la langue populaire donne 
un nom si disgracieux. Les sorbiers étalent 
leurs corymbes de baies rouges si aimées 
des oiseaux. Ce n'est plus la beauté du 
Printemps, ni la vigueur de l'été; mais 



HORIZONS PROCHAINS 197 

bien l'âge mûr. Les promesses des premiers 
mois sont fidèlement tenues. La graine 
devenue fleur, a donne son fruit. Tout ce 
qui a été semé se recueille. 

Déjà les lourds chariots traînés par des 
bœufs, ont ramené les gerbes dans les 
granges, et, sous les coups cadencés du fléau, 
le grain a été séparé de la paille. Les champs 
dépouillés de leur parure d'or, ressem- 
blent, avec leurs sillons nus, à des pièces 
d'étoffe brune rayée de noir. Ils ont rendu à 
gros intérêts ce que la main du semeur, 
s'ouvrant dans la pâleur de l'aurore ou ia 
rougeur du soir, leur avait prêté autrefois. 

Les oiseaux vont et viennent, fendant 
joyeusement l'air dans toutes les directions. 
Ils n'ont plus le souci de leur couvée, et se 
donnent du bon temps sans remords, comme 
des pères de famille dont les enfants sont 
placés. A tous les buissons pendent <;les 
mûres, des graines et des baies de toutes 
sortes. Des myriades de cousins, do mou- 
ches, d'insectes, que fait pulluler l'humidité 

i7. 



198 LA NATURH CIIKZ ELLE 

chaude de la saison, leur offrent de nom- 
breux régals, une carie variée de mets 
friands. Aussi engraissent-ils comme des 
financiers, et prennent-ils, malgré leurs ailes, 
celte majestueuse obésité de la quarantaine 
qu'admirait Brillât-Savarin. Les ortolans, 
les becfîgues, les cailles, semblent vouloir 
tenter le fusil du chasseur, ou s'adapter 
eux-mêmes cette bande de lard qui doit les 
envelopper à la broche. Il est passé, le temps 
des chansons et des amours, de la jeune 
maigreur et des équipées romanesques. 

L'époque des vendanges approche. Dans 
les villages, le maillet du tonnelier retentit 
gaiement sur les cercles qui maintiennent 
les douves. On recherche les vieux tonneaux 
vides, on les remplit d'eau pour s'assurer 
qu'ils ne fuient pas et en réparer le bois. On 
graisse la vis des pressoirs, on nettoie les 
corbeilles et les hottes qui doivent servir à 
la cueillette et au transport du raisin. Les 
propriétaires de vignobles rassemblent, en- 
régimentent, vendangeurs et vendangeuses. 



HORIZONS l'ROCIIAIXS 190 

Les ménagères apprêtent les larges terri- 
nes de soupe fumante, et sur la pente des 
coteaux, parmi les pampres et les échalas, 
on voit briller quelque jupe rouge, quelque 
carreau bleu, quelque chemise blanche qui 
fourmillent activement autour des ceps. 

Au-dessus des vignes, sans prendre garde 
au plomb du chasseur, tourbillonnent les 
grives ivres de raisin. 

De la terre, moite des abondantes rosées 
de la nuit, s'élèvent des fumées et des 
brouillards qui, parfois, se résolvent en 
pluie fine, et que le plus souvent absorbe le 
soleil plus haut monté sur l'horizon. Le ciel 
se débarbouille de ses nuances grises, et de- 
vient d'un joli bleu un peu froid, où cou- 
rent deux ou trois légers nuages, et sur 
lequel se détache en rose b file des sveltes 
peupliers qui bordent le chemin. 

On voit encore voltiger ci et là quelques 
papillons blancs tardifs, se poursuivant pour 
conclure leurs noces, car ils n'ont plus que 
bien pni de jours à vivre, et 'le longs Ois 



200 LA NATURE CHEZ ELLE 

de la Vierge viennent se suspendre à vos 
liabils. 

La forêt a changé de couleur. On ne se 
plaindra plus de l'uniformité de sa verdure, 
qui n'existe d'ailleurs, que pour les yeux 
inattenlifs, car le vert d'aucun arbre n'est 
pareil. A mesure que le froid approche, une 
chaleur de ton se déclare parmi les feuil- 
lages, comme s'ils voulaient retenir le soleil 
qui s'en va. C'est la magnificence du cou- 
chant comparée à la splendeur blanche de 
midi. Tout prend une intensité, une vi- 
gueur et un éclat incomparables, comme 
dans la fournaise du crépuscule les couleurs 
s'incendient et se décomposent en brûlant, 
de manière à produire des effets d'une 
richesse éblouissante. En se retirant, la sève 
laisse les feuilles se revêtir des nuances les 
plus variées, dans cette gamme opulente et 
chaude qui plaît tant aux artistes, moins 
sensibles peut-être aux bouquets blancs et 
roses du Printemps qu'à la fauve couronne 
de feuilles mortes de l'Automne* . 



HORIZONS PROCHAINS 201 

Si l'on regarde la vaste forêt qui s'étend 
sur la pente de la colline, on est frappé de 
cette transformation d'aspect causée par 
quelques matinées froides, où la gelée blan- 
che suspend ses petites perles aux pointes 
des herbes et dans les mailles des filets d'a- 
raignée. Sur un chaud frottis de bitume à 
la Rembrandt, la Nature fait du feuille avec 
des tons de topaze, d'or rouge, d'or pâle, de 
jaune ocreux, de terre de Sienne, de cuivre 
rouge; quelquefois elle pousse l'audace jus- 
qu'à esquisser sur un fond sombre de sa- 
pins ou de noires verdures persistantes, un 
arbre au feuillage écarlate : insolence de 
coloriste qui lui réussit toujours. L'immense 
voûte formée par le sommet des arbres 
s'étend jusqu'à l'horizon, fauve et rutilante, 
légèrement brûlée dans les parties que la 
lumière n'atteint pas, semblant offrir des dé- 
fis à la palette, surtout lorsqu'un oblique 
rayon de soleil fait étinceler comme une 
écume d'or la cime des vagues do feuil- 
lage. 



202 L.V N.VrUllK CIIKZ ELLE 

De loin en loin s'élèvent des fumées 
bleuâtres, pareilles à celles des holocaustes 
antiques, produites par les feux d'herbes 
sèches que font brûler les paysans. Dans le 
silence un aboi se fait entendre ; un coup de 
feu retentit : c'est quelque braconnier à la 
poursuite d'un chevreuil. 

Si Ton pénètre dans la forêt, le spectacle 
n'est pas moins splendide. Les feuilles tom- 
bées étalent sous vos pieds leur tapis de 
velours roux, épais et moelleux, où pointent 
les champignons comestibles ou vénéneux, 
comme des kobolds coiffés de leurs petits 
chapeaux. Ces branches au feuillage jaune 
déchiqueté laissent voir le bleu du ciel, et 
rappellent une étoffe de damas broché d'or 
et d'azur. 

Vous marchez, un bruit vous fait tressail- 
lir : c'est un gland qui tombe du haut d'un 
chêne, espoir de la forêt future, et s'enfonce 
dans cette molle litière pour aller chercher 
la terre nourrie, d'où il ressortira, au bout 
de quelques années, frêle arbuste, et plus 



HORIZONS l'ItOCHAlNS ^Oo 

tard chêne géant à son tour, et capable de 
fournir sa membrure au vaisseau, sa poutre 
à rédifice, et sa douve au vin qui réjouit le 
cœur de l'homme, solide, robuste, incorrup- 
tible. La faîne abandonne aussi la branche 
du hêtre; les bouleaux laissent échapper leur 
graine mûre, le sapin secoue ses pommes 
écaillées, et dans cette saison qui semble 
annoncer la mort tout prépare la vie. 

En bonne ménagère, la Nature fait ses 
provisions pour la saison stérile. Elleemma. 
gasine ses fruits, les range dans ses greniers 
sur des planches, chacun suivant son espèce. 
Elle suspend les uns à des fils, donne aux 
autres une couche de paille, recouvre ceux- 
ci d'une natte, laisse ceux-là à l'air libre. 
Personne ne s'entend comme elle à conser- 
ver les pommes, les poires, les abricots, les 
raisins d'une saison à l'autre, sans avoir 
besoin d'en faire des confitures ou du rai- 
siné. Comme elle est active, comme elle tra- 
vaille en ce moment même où l'on croit 
qu'elle se repose à jouir tranquillement de 



204 LA NATURE CHEZ ELLE 

l'aisance acquise ! Mais ce sont les jeunes 
évaporées, les mariées qui n'entendent rien 
encore au ménage qui se conduisent ainsi. 
La Nature, quoique toujours jeune, n'est pas 
née d'hier. Elle a de l'expérience, et sait 
qu'il ne faut pas manger son capital. Elle 
prévoit que la saison prochaine amènera des 
besoins nouveaux, et elle s'arrange en con- 
séquence. 

Comme une mère prudente qui ne garde 
pas, en temps de disette, tous ses enfants 
auprès d'elle et en envoie un certain nombre 
chez des parents éloignés qui habitent des 
pays plus fertiles, la Nature conseille à ceux 
qui ont des ailes d'aller hiverner dans des 
climals moins rigoureux, ou dont la froide 
saison ne coïncide pas avec la nôtre. Les 
grues, les cigognes, les canards, les oies 
sauvages, les cailles, les bécasses, quoi- 
qu'elles ne soient guère spirituelles, ont 
compris à demi-mot ce que leur disait, celte 
prévoyante maîtresse de maison. Elles se 
rassemblent et se préparent à l'émigration. 



HORIZONS PROCHAINS 205 

Des bandes immenses de palombes, capa- 
bles de couvrir le ciel comme des nuages, 
se précipitent vers les gorges des Pyrénées, 
où les attendent les oiseaux de proie, les 
filets et les chasseurs, qui ne parviennent 
pas, malgré un long massacre, à arrêter 
leur essor et à diminuer leur nombre. Le 
pauvre petit rossignol, audacieux et insou- 
ciant comme un artiste, parvient à franchir 
TAlpe neigeuse, et s'en va chanter dans les 
jardins de Vérone, sous le balcon de Ju- 
liette. 11 gagnera sa vie dans ce pays de 
virtuoses. Mais quoi! les hirondelles, qui 
connaissent le temps comme des augures et 
lisent dans le ciel à livre ouvert, continuent 
à pousser leurs cris joyeux autour des che- 
minées, à raser le sol d'un éclair rapide en 
happant les moucherons encore nombreux ! 
On dirait qu'elles ont oublié leurs habitudes 
voyageuses. Cependant, un certain jour, qui 
ne diffère en rien des autres aux yeux 
myopes de rhomme,une inquiétude soudaine, 
que rien ne semble motiver, s'empare de la 

18 



306 LA NATURE CHEZ ELLE 

tribu. C'est un caquetage perpétuel entre 
les petites sœurs à robe noire et à guimpe 
blanche, et voilà ce qu'elles se disent, 
comme l'a raconté dans ses vers un poète 
de nos amis, qui entend le langage des 
oiseaux comme Démocrite, Dupont de Ne- 
mours, ou TErylangus du beau Pécopin. 



Déjà plus d'une feuille sèche 
Parsème les gazons jaunis ; 
Soir et matin, la bise est fraîche, 
Hélas ! les beaux jours sont finis ! 

On voit s'ouvrir les fleurs que garde 
Le jardin, pour dernier trésor. 
Le dahlia met sa cocarde 
Et le souci sa toque d'or. 

La pluie au bassin fait des bulles ; 
Les hirondelles sur le toil 
Tiennent des conciliabules ; 
Voici l'hiver; voici le froid ! 



iroilizoNs piiocHAixs 207 

Elles s'assemblent par centaines 
Se concertant pour le départ. 
L'une dit : u Oh ! que dans Athènes 
Il fait bon sur le vieux rempart ! 

« Tous les ans j'y vais, et je niche 
Aux métopes du Parthénon. 
Mon nid bouche dans la corniche 
Le trou d'un boulet de canon. » 

L'autre : « J'ai ma petite chambre 

A Smyrne, au plafond d'un café. 

Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre 

Sur le ?euil d'un rayon chauffé. 

« J'entre et je sors, accoutumée 
Aux blondes vapeurs des chiboucks, 
Et, parmi des flots de fumée 
Je rase turbans et tarbouchs. » 

Celle-ci : « J'habite un triglyphe 
Au fronton d'un temple, à Balbeck. 
Je m'y suspends avec ma griffe 
Sur mes petits au large bec. » 



208 LA naturp: chez elle 

Celle-là : « Voici mon adresse : 
Rhode, palais des Chevaliers ; 
Chaque hiver ma tente s'y dresse 
Au chapiteau des noirs piliers. » 

La cinquième : « Je ferai halte, 
Car l'Age m'alourdit un peu, 
Aux blanches terrasses de Malte, 
Entre l'eau bleue et le ciel bleu. » 

La sixième : « Qu'on est à l'aise 
Au Caire, en haut des minarets ! 
J'empâte un ornement de glaise, 
Et mes quartiers d'hiver sont prêts. » 

« A la seconde cataracte. 

Fait la dernière, j'ai mon n id ; 

J'en ai noté la place exacte 

Dans le pschent d'un roi de granit . » 

Toutes : « Demain, combien de lieues 
Auront lilé sous notre essai m ; 
Plaines brunes, pics blancs, mers bleu es 
Brodant d'écume leur bassin ? » 



HOiUZOXS PiiOClIAIXS 209 

Avec cris et battements d'ailes, 
Sur la moulure aux bords étroits. 
Ainsi jasent les hirondelles 
Voyant venir la rouille au bois. 

Je comprends tout ce qu'elles disent, 
Car le poète est un oiseau ; 
Mais, captif, ses élans se brisent 
Contre un invisible réseau ! 

Des ailes ! des ailes ! des ailes! 
Comme dans le chant de Ruckert, 
Pour voler là-bas avec elles 
Au soleil d'or, au printemps vert ! 

La veille, on les voyait tourbillonner par 
milliers avec une agitation extraordinaire ; 
le lendemain, on n'en voit plus une. Elles 
sont déjà bien loin, les rapides voyageuses 
qui défient tous les moyens de vélocité de 
l'homme, locomotives et bateaux à vapeur, 
et que l'électincité seule peut devancer. Il 
était temps ; la mauvaise saison se déclare 

18. 



210 LA NATURE GUE/ El.EE 

tout à coup. Les vents se déchaînent, les nua- 
ges crèvent, et la tempête secoue les arbres 
comme pour en faire tomber les feuilles 
couleur de safran et roug-ies par le givre 
du malin. Les insectes, sentant qu'ils vont 
mourir, s'occupent activement de la géné- 
ration future de leurs enfants, qu'ils ne doi- 
vent jamais voir, et qui, ne connaissant pas 
leurs parents, pourront se croire les fils 
directs de la terre. Admirable sollicitude, 
maternité désintéressée qui n'aura pas sa 
récompense! Ils enfouissent leurs œufs dans 
le milieu le plus favorable, av^ec une éton- 
nante sûreté, dans le bois, dans la terre, 
dans l'eau, dans le cadavre d'un animal, 
dans les poils d'une chenille, dans la graine 
d'une plante; et la petite larve, enfant pos- 
thume, trouvera autour d'elle tout ce qui 
est nécessaire à ses développements : ses 
sommeils limbiques seront protégés jusqu'au 
jour où, ses métamorphoses accomplies, elle 
s'élancera dans la vie définitive et complète. 
L'éternel mouvement circulaire des généra- 



HORIZONS PROOHAIXS 211 

lions ne s'arrêtera pas. De l'hécatombe sans 
fin des individus, l'espèce renaît toujours 
vivace; la mort n'est que le fumier fécond 
de la vie. 

Les corbeaux, les corneilles, les pies criail- 
lent aigrement entre les branches des vieux 
arbres dégarnis, dont la robuste armature, 
masquée naguère par le feuillage, se laisse 
voir à nu comme l'indication anatomiqua 
d'un dessin de maître. L'œuvre de l'année 
est finie, en apparence du moins; car déjà 
sous le sol tout travaille et fermente sour- 
dement. Les germes des choses sentent l'in- 
quiétude de la vie prochaine. 

C'est l'époque où la Nature peut se reti- 
rer chez elle, et, comme une paysanne à la 
veillée, écouter en filant les légendes d'au- 
trefois, à moins qu'elle ne raconte elle-même 
une de ces merveilleuses histoires qu'elle 
sait si bien. Mais la Nature est peu par- 
leuse. Elle se fait plutôt comprendre par des 
images que par des phrases, et le livre 
auquel depuis si longtemps elle travaille est 



212 LA NATURE CHEZ ELLE 

comme un journal d'illustrations sans texte. 
Pendant ces longues soirées, les pieds allon- 
gés vers les braises du foyer, la tête appuyée 
sur la vieille tapisserie de son fauteuil, elle 
médite silencieusement, et bientôt le som- 
meil ferme ses paupières attendries ; mais 
en regardant son visage, dont la beauté 
transparaît sous les rides, on devine au sou- 
rire qui voltige sur ses lèvres qu'elle rêve 
de printemps et d'amour. 



MENAGERIE 

INTIME 



MÉNAGERIE INTIME 



TEMPS ANCIENS 

On a souvent fait notre caricature : ha- 
billé à la turque, accroupi sur des coussins, 
entouré de chats dont la familiarité ne 
craint pas de nous monter sur les épaules 
et même sur la tête. La caricature n'est que 
l'exagération de la vérité ; et nous devons 
avouer que nous avons eu de tout temps 
pour les chats en particulier, et pour les 
animaux en général, une tendresse de brah- 
mane ou de vieille fille. Le grand Byron 
traînait toujours après lui une ménagerie, 
même en voyage, et il fit élever un tombeau 
avec un épitaphe en vers de sa composition. 



216 MKXAiiERTE INTIME 

dans le parc de l'abbaye de Newstead, à 
son fidèle terre-neuve Boastwain. On ne 
saurait nous accuser d'imitation pour ce 
goût, car il se manifesta chez nous à un 
âge où nous ne connaissions pas encore 
notre alphabet. 

Comme un homme d'esprit prépare en ce 
moment une Histoire des animaux de lettres, 
nous écrivons ces notes dans lesquelles il 
pourra puiser, en ce qui concerne nos bêtes, 
des documents certains. 

Notre plus ancien souvenir de ce genre 
remonte à notre arrivée de Tarbes à Paris. 
Nous avions alors trois ans, ce qui rend 
difficile à croire l'assertion de MM. Mire- 
court et Vapereau, prétendant que nous 
avons fait « d'assez mauvaises études » 
dans notre ville natale. Une nostalgie dont 
on ne croirait pas un enfant capable s'em- 
para de nous. Nous ne parlions que patois, 
et ceux qui s'exprimaient en français 
« n'étaient pas des nôtres. » Au milieu de 
la nuit, nous nous éveillions en demandant si 



TEMPS ANCIENS 217 

l'on n'allait pas bientôt partir et retourner 
au pays. 

Aucune friandise ne nous tentait, aucun 
joujou ne nous amusait. Les tambours et les 
trompettes ne pouvaient rien sur notre mé- 
lancolie. Au nombre des objets et des êtres 
regrettés figurait un chien nommé Cagnotte, 
qu'on n'avait pu amener. Cette absence nous 
rendait si triste qu'un matin, après avoir 
jeté par la fenêtre nos soldats de plomb, 
notre village allemand aux maisons peintur- 
lurées, et notre violon du rouge le plus vif, 
nous allions suivre le même chemin pour 
retrouver plus vite Tarbes, les Gascons et 
Cagnotte. On nous rattrapa à temps par la 
jaquette, et Joséphine, notre bonne, eut 
ridée de nous dire que Cagnotte, s'ennuyant 
de ne pas nous voir, arriverait le jour même 
par la diligence. Les enfants acceptent l'in- 
vraisemblable avec une foi naïve. Rien ne 
leur paraît impossible ; mais il ne faut pas 
les tromper, car rien ne dérange l'opiniâ- 
treté de leur idée fixe. De quart d'heure en 

lu 



218 MÉNAGE IIIE INTIME 

quart d'heure, nous demandions si Cagnotte 
n'était pas venu enfin. Pour nous calmer, 
Joséphine acheta sur le Pont-Neuf un petit 
chien qui ressemblait un peu au chien de 
Tarbes. Nous hésitions à le reconnaître, 
mais on nous dit que le voyage changeait 
beaucoup les chiens. Cette explication nous 
satisfit, et le chien du Pont-Neuf fut admis 
comme un Cagnotte authentique. Il était 
fort doux, fort aimable, fort gentil. II nous 
léchait les joues, et même sa langue ne dé- 
daignait pas de s'allonger jusqu'aux tartines 
de beurre qu'on nous taillait pour notre 
goûter. Nous vivions dans la meilleure intel- 
ligence. Cependant, peu à peu, le faux Ca- 
gnotte devint triste, gêné, empêtré dans ses 
mouvements. Il ne se couchait plus en rond 
qu'avec peine, perdait toute sa joyeuse agi- 
lité, avait la respiration courte, ne man- 
geait plus. Un jour, en le caressant, nous 
sentîmes une couture sur son ventre 
fortement tendu et ballonné. Nous appelâ- 
mes notre bonne. Elle vint, prit des ciseaux^ 



TEMPS AXCrEXS 21f) 

coupa le fil ; et CagiioLte, dépouillé d'une 
espèce de paletot en peau d'agneau frisée, 
dont les marchands du Pont-Neuf l'avaient 
revêtu pour lui donner l'apparence d'un 
caniche, se révéla dans toute sa misère et sa 
laideur de chien des rues, sans race ni va- 
leur. Il avait grossi, et ce vêtement étriqué 
l'étouffait ; débarrassé de celte carapace, il 
secoua les oreilles, étira ses membres et se 
mit à gambader joyeusement par la cham- 
bre, s'inquiétant peu d'être laid, pourvu 
qu'il fût à son aise. L'appétit lui revint et il 
compensa par des qualités morales son ab- 
sence de beauté. Dans la société de Cagnotte 
qui était un vrai enfant de Paris, nous per- 
dîmes peu à peu le souvenir de Tarbes et 
des hautes montagnes qu'on apercevait de 
notre fenêtre ; nous apprîmes le français 
et nous devînmes, nous aussi, un vrai Pari- 
sien. 

Qu'on ne croie pas que ce soit là une his- 
toriette inventée à plaisir pour amuser le 
lecteur. Le fait est rigoureusement exact et 



220 MÉNAGERIE INTIME 

montre que les marchands de chiens de ce 
temps-là étaient aussi rusés que des maqui- 
gnons, pour parer leurs sujets et tromper 
le bourgeois. 

Après la mort de Cagnotte, notre goût se 
porta vers les chats, comme plus sédentai- 
res et plus amis du foyer. Nous n'entrepren- 
drons pas leur histoire détaillée. Des dynas- 
ties de félins, aussi nombreuses que les dynas- 
ties des rois égyptiens, se succédèrent dans 
notre logis ; des accidents, des fuites, des 
morts, les emportèrent les uns après les au- 
tres. Tous furent aimés et regrettés. Mais 
la vie est faite d'oubli, et la mémoire des 
chats s'efface comme celle des hommes. 

Cela est triste, que l'existence de ces 
humbles amis, de ces frères inférieurs, ne 
soit pas proportionnée à celle de leurs maî- 
tres. 

Après avoir mentionné une vieille chatte 
grise qui prenait parti pour nous contre nos 
parents et mordait les jambes de notre mère 
lorsqu'elle nous grondait ou faisait mine de 



TEMPS ANCIENS 221 

nous corriger, nous arriverons à Childe- 
brand, un cliat de l'époque romantique. On 
devine, à ce nom, l'envie secrète de contre- 
carrer Boileau, que nous n'aimions pas alors 
et avec qui nous avons depuis fait la paix. 
Nicolas ne dit-il point : 

le plaisant projet d'un poète ignorant 
Qui de tant de héros va choisir Childebrand ! 

Il nous semblait qu'il ne fallait pas être 
si ignorant que cela pour aller choisir un 
héros que personne ne connaissait. Childe- 
brand nous paraissait d'ailleurs, un nom 
très chevelu, très mérovingien, on ne peut 
plus moyen âge et gothique, et fort préféra- 
ble à un nom grec, Agamemnon, Achille, 
Idoménée, Ulysse, ou tout autre. Telles 
étaient les mœurs du temps, parmi la jeu- 
nesse du moins, car jamais, pour nous ser- 
vir de l'expression employée dans la notice 
des fresques extérieures de Kaulbach à la 
pinacothèque de Munich, jamais l'hydre du 
pen^quinisnie ne dressa tètes plus hérissées; 

19. 



'222 :\[KXA<iEinE txtimk 

et les classiques, sans doute, appelaient leurs 
chats Hector, Ajax, ou Patrocle. Childebrand 
était un magnifique chat de gouttière a poil 
ras, fauve et rayé de noir, comme le panta- 
lon de Saltabadil dans Le Roi s'amuse. Il 
avait, avec ses grands yeux verts coupés en 
amande et ses bandes régulières de velours, 
un faux air de Ligre qui nous plaisait ; — 
les chats sont les tigres des pauvres diables, 
— avons-nous écrit quelque part. Childe- 
brand eut cet honneur de tenir une place 
dans nos vers, toujours pour taquiner Boi- 
leau : 

Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt 
Qui me lit tant plaisir ; et mon chat Childebrand, 
Sur mes genoux posé selon son habitude, 
Levant sur moi la tète avec inquiétude, 
Suivra les mouvements de mon doigt qui dans Tair 
Esquisse mon récit pour le rendre plus clair. 

Childebrand vient là fournir une bonne 
rime à Rembrandt, car cette pièce est une 
espèce de profession de foi romantique à un 
ami, mort depuis, et alors aussi enthou- 



TEMPS ANCIENS 223 

siaste que nous de Victor Hugo, de Sainte- 
Beuve et d'Alfred de Musset. 

Comme don Ruy Gomez de Silva faisant 
à don Carlos impatienté la nomenclature de 
ses aïeux à partir de don Silvius «c qui fut 
trois fois consul de Rome », nous serons 
forcé de dire, à propos de nos chats : « J'en 
passe et des meilleurs », et nous arriverons 
à Madame-Théophile, une chatte rousse à 
poitrail blanc, à nez rose et à prunelles 
bleues, ainsi nommée parce qu'elle vivait 
avec nous dans une intimité tout à fait con- 
jugale, dormant sur le pied de notre lit, 
rêvant sur le bras de notre fauteuil, pen- 
dant que nous écrivions, descendant au jar- 
din pour nous suivre dans nos promenades, 
assistant à nos repas et interceptant parfois 
le morceau que nous portions de notre 
assiette à notre bouche. 

Un jour, un de nos amis, partant pour 
quelques jours, nous confia son perroquet 
pour ea avoir soin tant que durerait son 
absence. L'oiseau se sentant dépaysé était 



'224 MÉNAGERIE INTIME 

monté, à l'aide de son bec, jusqu'au haut de 
son perchoir et roulait autour de lui, d'un air 
Passablement effaré, ses yeux semblables à 
des clous de fauteuil, en fronçant les membra- 
nes blanches qui lui servaient de paupières. 
Madame-Théophile n'avait jamais vu de per- 
roquet; et cet animal, nouveau pour elle, 
lui causait une surprise évidente. Aussi im- 
mobile qu'un chat embaumé d'Egypte dans 
son lacis de bandelettes, elle regardait l'oi- 
seau avec un air de méditation profonde» 
rassemblant toutes les notions d'histoire na- 
turelle qu'elle avait pu recueillir sur les 
toits, dans la cour et le jardin. L'ombre de 
ses pensées passait par ses prunelles chan- 
geantes et nous pûmes y lire ce résumé de 
son examen : «. Décidément c'est un poulet 
vert. » 

Ce résultat acquis, la chatte sauta à bas 
de la table où elle avait établi son observa- 
toire et alla se raser dans un coin de la 
chambre, le ventre à terre, les coudes sortis, 
la tête basse, le ressort de l'échiné tendu, 



TEMPS ANCIENS 220 

comme la panthère noire du tableau de Gé- 
rorae, guettant les gazelles qui vont se désal- 
térer au lac. 

Le perroquet suivait les mouvements de 
la chatte avec une inquiétude fébrile; il 
hérissait ses plumes, faisait bruire sa chaîne, 
levait une de ses pattes en agitant les doigts, 
et repassait son bec sur le bord de sa man- 
geoire. Son instinct lui révélait un ennemi 
méditant quelque mauvais coup. 

Quant aux yeux de la chatte, fixés sur 
l'oiseau avec une intensité fascinatrice, ils 
disaient dans un langage que le perroquet 
entendait fort bien et qui n'avait rien d'am- 
bigu: « Quoique vert, ce poulet doit être 
bon à manger, j) 

Nous suivions cette scène avec intérêt, 
prêt à intervenir quand besoin serait. Ma- 
dame-Théophile s'était insensiblement rap- 
prochée : son nez rose frémissait, elle 
fermait à demi les yeux, sortait et rentrait 
ses griffes contractiles. De petits frissons 
lui couraient sur l'échiné, comme à un gour- 



2"-26 MÉNAGERIE INTIM]", 

met qui va se mettre à table devant une 
poularde truffée ; elle se délectait à l'idée 
du repas succulent et rare qu'elle allait 
faire. Ce mets exotique chatouillait sa sen- 
sualité. 

Tout à coup son dos s'arrondit comme un 
arc qu'on tend, et un bond d'une vigueur 
élastique la fit tomber juste sur le perchoir. 
Le perroquet voyant le péril, d'une voix de 
basse, grave et profonde comme celle de 
M. Joseph Prudhomme, cria soudain : « As- 
tu déjeûné, Jacquot? » 

Cette phrase causa une indicible épou- 
vante à la chatte, qui fit un saut en arrière. 
Une fanfare de trompette, une pile de vais- 
selle se brisant à terre, un coup de pistolet 
tiré à ses oreilles, n'eussent pas causé à l'a- 
nimal félin une plus vertigineuse terreur. 
Toutes ces idées ornithologiques étaient 
renversées. 

« Et de quoi? — De rùli du roi )>, — con- 
tinua le perroquet. 

La physionomie de la chatte exprima clai- 



TEMPS ANCIENS '2^2 ( 

rement : « Ce n'est pas un oiseau, c'est un 
monsieur, il parle! » 

Quant j'ai bu du vin clairet, 
Tout tourne, tout tourne au cabaret. 

chanta l'oiseau avec des éclats de voix as- 
sourdissants, car il avait compris que l'effroi 
causé par sa parole était son meilleur moyen 
de défense. La chatte nous jeta un coup 
d'œil plein d'interrogation, et, notre réponse 
ne la satisfaisant pas, elle alla se blottir 
sous le lit, d'où il fut impossible de la faire 
sortir de la journée. Les gens qui n'ont pas 
l'habitude de vivre avec les bêtes, et qui ne 
voient en elles, comme Descartes, que de 
pures machines, ci^oiront sans doute que 
nous prêtons des intentions au volatile et au 
quadrupède. Nous n'avons fait que traduire 
fidèlement leurs idées en langage humain. 
Le lendemain, Madame-Théophile j un peu 
rassurée, essaya une nouvelle tentative re- 
poussée de même. Elle se le tint pour dit, 
acceptant l'oiseau pour un homme. 



228 MÉNAGERIE INTIME 

Cette délicate et charmante bête adorait les 
parfums. Le patchouli, le vétiver des cache- 
mires, la jetaient en des extases. Elle avait 
aussi le goût de la musique. Grimpée sur 
une pile de partitions, elle écoutait fort at- 
tentivement et avec des signes visibles de 
plaisir les cantatrices qui venaient s'essayer 
au piano du critique. Mais les notes aiguës 
la rendaient nerveuse, et au la d'en haut 
elle ne manquait jamais de fermer avec sa 
patte la bouche de la chanteuse. C'est une 
expérience qu'on s'amusait à faire, et qui ne 
manquait jamais. Il était impossible de trom- 
per sur la note cette chatte dilettante. 



Il 



DYNASTIE BLANCHE 



Arrivons à des époques plus modernes. 
D'un chat rapporté delà Havane par M"® Aïta 
de la Penuela, jeune artiste espagnole dont 
les études d'angoras blancs ont orné et or- 
nent encore les devantures des marchands 
d'estampes, nous vint un petit chat, mignon 
au possible, qui ressemblait à ces houppes 
de cygne qu'on trempe dans la poudre de 
riz. A cause de sa blancheur immaculée il 
reçut le nom de Pierrot qui, lorsqu'il fut 
devenu grand, s'allongea en celui de Don- 
Pierrot-de-Navarre, infiniment plus majes- 
tueux, et qui sentait la grandesse. Don Pier- 
rot, comme tous les animaux dont on .s'oc- 
cupe et que l'on gâte, devint d'une amabilité 
charmante. Il participait à la vie de la mai- 
son avec ce bonheur que les chats trouvent 

21 



230 MKXAGEUIE INTIME 

dans l'intimité du foyer. Assis à sa place 
habituelle, tout près du feu, il avait vrai- 
ment l'air de comprendre les conversations 
et de s'y intéresser. Il suivait des yeux les 
interlocuteurs, poussant de temps à autre 
de petits cris, comme s'il eût voulu faire 
des objections et donner, lui aussi, son avis 
sur la littérature, sujet ordinaire des entre- 
tiens. Il aimait beaucoup leslivres, et quand 
il en trouvait un ouvert sur une table, il se 
couchait dessus, regardait attentivement la 
pag-c et tournait les feuillets avec ses griffes ; 
puis il finissait par s'endormir, comme s'il 
eût, en effet, lu un roman à la mode. Dès 
que nous prenions la plume, il sautait sur 
notre pupitre et regardait d'un air d'atten- 
tion profonde le bec de fer semer de pattes 
de mouches le champ de papier, faisant un 
mouvement de tête à chaqueretour de ligne. 
Quelquefois il essayait de prendre part à 
not^e travail et tâchait de nous retirer la 
plume de la main, sans doute pour écrire à 
son tour, car c'était un chat esthétique 



DYNASTIE r.LAXCHE '2ol 

comme le chat Murr d'Hoffmann ; et nous 
le soupçonnons fort d'avoir griffonné des 
mémoires, la nuit, dans quelque gouttière, 
à la lueur de ses prunelles phosphoriques. 
Malheureusement ces élucubrations sont per- 
dues. 

Don-Pierrot-de-Navarre ne se couchait 
pas que nous fussions rentré. Il nous atten- 
dait au dedans de la porte et, dès notre pre- 
mier pas dans l'antichambre, il se frottait à 
nos jambes en faisant le gros dos, avec un 
ronron amical et joyeux. Puis il se mettait à 
marcher devant nous, nous précédant 
comme un page, et, pour peu que nous l'en 
eussions prié, il nous eût tenu le bougeoir. 
Il nous conduisait ainsi à la chambre à cou- 
cher, attendait que nous fussions déshabillé, 
puis il sautait sur notre lit, nous prenait le 
col entre ses pattes, nous poussait le nez 
avec le sien, nous léchait de sa petite lan- 
gue rose, âpre comme une lime, en pous- 
sant de petits cris inarticulés, exprimant de 
la façon la plus claire sa satisfaction de nous 



233 ^rÉNACtERIE INTIME 

revoir. Puis, quand ses tendresses étaient 
calmées et l'heure du sommeil venue, il se 
perchait sur le dossier de sa couchette et 
dormait là en équilibre, comme un oiseau 
sur la branche. Dès que nous étions éveillé, 
il venait s'allonger près de nous jusqu'à 
l'heure de notre lever. 

Minuit était l'heure que nous ne devions 
pas dépasser pour rentrer à la maison. 
Pierrot avait là-dessus des idées de con- 
cierge. Dans ce temps-là nous avions formé, 
entre amis, une petite réunion du soir qui 
s'appelait <i la Société des quatre chan- 
delles », le luminaire du lieu étant com- 
posé, en effet, de quatre chandelles fichées 
dans des flambeaux d'argent et placées aux 
quatre coins de la table. Quelquefois la 
conversation s'animait tellement qu'il nous 
arrivait d'oublier l'heure, au risque, comme 
Cendrillon, de voir notre carrosse changé 
en écorce de potiron et notre cocher en 
maître rat. Pierrot nous attendit deux ou 
trois fois jusqu'à deux heures du matin; 



DYNASTIE BLANCHE 233 

mais, à la longue, notre conduite lui déplut, 
et il alla se coucher sans nous. Cette pro- 
testation muette contre; notre innocent dé- 
sordre nous toucha, et nous revinnies désor- 
mais régulièrement à minuit. Mais Pierrot 
nous tint longtemps rancune ; il voulut 
voir si ce n'était pas un faux repentir ; mais 
quand il fut convaincu de la sincérité de 
notre conversion, il daigna nous rendre ses 
bonnes grâces, et reprit son poste nocturne 
dans l'antichambre. 

Conquérir l'amitié d'un chat est chose 
difficile. C'est une bête philosophique, ran- 
gée, tranquille, tenant à ses habitudes, 
amie de l'ordre et de la propreté, et qui ne 
place pas ses affections à l'étourdie : il veut 
bien être votre ami, si vous en êtes digne, 
mais non pas votre esclave. Dans sa ten- 
dresse il garde son libre arbitre, et il ne 
fera pas pour vous ce qu'il juge déraison- 
nable; mais une fois qu'il s'est donné à 
vous, quelle confiance absolue, quelle fidé- 
lité d'affection 1 11 se fait le compagnon de 

2Ui 



*334 >rKNA(TEPJE TXTIMK 

VOS heures de solitude^ de mélancolie et 
de travail. Il reste des soirées entières sur 
votre genou, filant son rouet, heureux d'ê- 
tre avec vous et délaissant la compagnie 
des animaux de son espèce. En vain, des 
miaulements retentissent sur le toit, l'appe- 
lant à une de ces soirées de chats où le thé 
est remplacé par du jus de hareng-saur, 
il ne se laisse pas tenter et prolonge avec 
vous sa veillée. Si vous le posez à terre, 
il regrimpe bien vite à sa place avec une 
sorte de roucoulement qui est comme un 
doux reproche. Quelquefois, posé devant 
vous, il vous regarde avec des yeux si fon- 
dus, si moelleux, si caressants et si hu- 
mains, qu'on en est presque effrayé; car il 
est impossible de supposer que la pensée en 
soit absente. 

Don-Pierrol-de-Navarre eut une compa- 
gne de même race, et non moins blanche 
que lui. Tout ce que nous avons entassé de 
comparaisons neigeuses dans la Symphonie 
en blanc majeur ne suffirait pas à donner 



DYNASTIE BLAXCHK '^oH 

une idée de ce pelage immaculé, qui eût 
fait paraître jaune la fourrure derhermino. 
On la nomma Séraphita, en mémoire du 
roman swedenborgien de Balzac. Jamais 
l'héroïne de cette légende merveilleuse, 
lorsqu'elle escaladait avec Minna les cimes 
couvertes de neiges du Falberg, ne rayonna 
d'une blancheur plus pure. Séraphita avait 
un caractère rêveur et contemplatif. Elle 
restait de longues heures immobile sur un 
coussin, ne dormant pas, et suivant des 
yeux, avec une intensité extrême d'atten- 
tion, des spectacles invisibles pour les sim- 
ples mortels. Les caresses lui étaient agréa- 
bles ; mais elle les rendait d'une manière 
très réservée, et seulement à des gens 
qu'elle favorisait de son estime, difficile- 
ment accordée. Le luxe lui plaisait, et 
c'était toujours sur le fauteuil le plus 
frais, sur le morceau d'étoffe le plus pro- 
pre à faire ressortir son duvet de cy- 
gne, qu'on était sûr de la trouver. Sa 
toilette lui prenait un temps énorme ; sa 



236 MÉNAGERIE INTIME 

fourrure était lissée soigneusement tous les 
matins. Elle se débarbouillait avec sa patte; 
et chaque poil de sa toison brossé avec sa 
langue rose, reluisait comme de l'argent 
neuf. Quand on la touchait, elle effaçait 
tout de suite les traces du contact, ne 
pouvant souffrir d'être ébouriffée. Son élé- 
gance, sa distinction éveillaient une idée 
d'aristocratie ; et dans sa race, elle était au 
moins duchesse. Elle raffolait des parfums, 
plongeait son nez dans les bouquets, mor- 
dillait, avec de petits spasmes de plaisir, 
les mouchoirs imprégnés d'odeur ; se pro- 
menait sur la toilette parmi les flacons 
d'essence, flairant les bouchons ; et, si on 
l'eût laissé faire, elle se fût volontiers mis 
de la poudre de riz. Telle était Séraphita ; 
et jamais chatte ne justifia mieux un nom 
plus poétique. 

A peu près vers cette époque, deux de 
ces prétendus matelots qui vendent des 
couvertures bariolées, des mouchoirs en 
fibres d'ananas et autres denrées exotiques, 



DYNASTIE BLANCHE 237 

passèrent par notre rue de Longchanips. Ils 
avaient dans une petite cage deux rats 
blancs de Norwège avec des yeux roses les 
plus jolis du monde. En ce temps-là, nous 
avions le goût des animaux blancs; et jus- 
qu'à notre poulailler était peuplé de poules 
exclusivement blanches. Nous achetâmes 
les deux rats ; et on leur construisit une 
grande cage avec des escaliers intérieurs 
menant aux différents étages, des man- 
geoires, des chambres à coucher, des tra- 
pèzes pour la gymnastique. Ils étaient là, 
certes, plus à l'aise et plus heureux que le 
rat de La Fontaine dans son fromage de 
Hollande. 

Ces gentilles bêtes dont on a, nous ne 
savons pourquoi, une horreur puérile, s'ap- 
privoisèrent bientôt de la façon la plus 
étonnante, lorsqu'elles furent certaines qu'on 
ne leur voulait point de mal. Elles se lais- 
saient caresser comme des chats, et, vous 
prenant le doigt entre leurs petites mains 
roses d'une délicaitesse idéale, vous lécl^aient 



238 :vrKNAGERTE T^■TI^[E 

amicalement. On les lâchait ordinairement 
à la fin des repas; elles vous montaient sur 
les bras, sur les épaules, sur la tète, en- 
traient et ressortaient par les manches des 
robes de chambre et des vestons, avec une 
adresse et une agilité singulières. Tous ces 
exercices, exécutés très gracieusement, 
avaient pour but d'obtenir la permission de 
fourrager les restes du dessert ; on les posait 
alors sur la table : en un clin d'oeil le rat 
et la rate avaient déménagé les noix, les 
noisettes, les raisins secs et les morceaux 
de sucre. Rien n'était plus amusant à voir 
que leur air empressé et furtif, et que leur 
mine attrapée quand ils arrivaient au bord 
de la nappe ; mais on leur tendait une plan- 
chette aboutissant à leur cage, et ils emma- 
ganisaient leurs richesses dans leur garde- 
manger. Le couple se multiplia rapidement ; 
et de nombreuses familles d'une égale blan- 
cheur descendirent et montèrent les petites 
échelles de la cage. Nous nous vîmes donc 
à la tète d'une trentaine de rats tellement 



DYNASTIE BLANCHE 239 

privés que, lorsqu'il faisait froid, ils se 
fourraient dans nos poches pour avoir 
chaud et s'y tenaient tranquilles. Quel- 
quefois nous faisions ouvrir les portes 
de celte Ratopolis, et, montant au der- 
nier étage de notre maison, nous faisions 
entendre un petit sifflement bien connu de 
nos élèves. Alors les rais, qui franchissent 
difficilement des marches d'escalier, se his- 
saient par un balustre, empoignaient la 
rampe, et, se suivant à la file avec un équi- 
libre acrobatique, gravissaient ce chemin 
étroit que parfois les écoliers descendent à 
califourchon, et venaient nous retrouver, en 
poussant de petits cris et en manifestant 
la joie la plus vive. Maintenant, il faut 
avouer un béotisme de notre part : à force 
d'enlendre dire que la queue des rats res- 
semblait à un ver rouge et déparait la 
gentillesse de l'animal, nous choisîmes une 
de nos jeunes bestioles et nous lui coupâ- 
mes avec une pelle rouge cet appendice tant 
crîtiquéi Le petit rat supporta très bien 



240 MÉNAGERIE INTIME 

Topera tion, se développa heureusement et 
devint un maître rat à moustaches ; mais, 
quoique allégé du prolongement caudal, il 
était bien moins agile que ses camarades ; 
il ne se risquait à la gymnastique qu'avec 
prudence et tombait souvent. Dans les ascen- 
sions le long de la rampe, il était toujours 
le dernier. Il avait l'air de tâter la corde 
comme un danseur sans balancier. Nous 
comprîmes alors de quelle utilité la queue 
était aux rats; elle leur sert à se tenir en 
équilibre lorsqu'ils courent le long des corni- 
ches et des saillies étroites. Ils la portent à 
droite ou à gauche pour se faire contre-poids 
alors qu'ils penchent d'un côté ou d'un autre. 
De là ce perpétuel frétillement qui semble 
sans cause. Mais quand on observe attenti- 
vement la nature, on voit qu'elle ne fait rien 
de superflu, et qu'il faut mettre beaucoup 
de réserve à la corriger. 

Vous vous demandez sans doute comment 
des chats et des rats, espèces si antipathi- 
ques et dont Tune sert de proie à l'autre. 



DYNASTIE BLANCHE "241 

pouvaient vivre ensemble ? Ils s'accordaient 
le mieux du monde. Les chats faisaient patte 
de velours aux rats, qui avaient déposé 
toute méfiance. .Jamais il n^y eut perfidie de 
la part des félins, et les rongeurs n'eurent 
pas à regretter un seul de leurs camarades. 
Don-Pierrot-de-Navarre avait pour eux l'a- 
mitié la plus tendre. Il se couchait près de 
leur cage et les regardait jouer des heures 
entières. Et quand, par hasard, la porte de 
la chambre était fermée, il grattait et miau- 
lait doucementpour se faire ouvrir et rejoin- 
dre ses petits amis blancs, qui, souvent, 
venaient dormir tout près de lui. Séraphita, 
plus dédaigneuse et à qui l'odeur des rats, 
trop fortement musquée, ne plaisait pas, ne 
prenait point part à leurs jeux, mais elle ne 
leur faisait jamais de mal et les laissait 
tranquillement passer devant elle sans allon- 
ger sa griffe. 

La fin de ces rats fut singulière. Un jour 
d'été lourd, orageux, où le thermomètre 
était près d'atteindre les quarante degrés 

21 



242 MÈNAiiEKlE IXl'J.ME 

du Sénégal, on avait placé leur cage dans 
le jardin sous une tonnelle festonnée de 
"vigne, car ils semblaient souffrir beaucoup 
de la chaleur. La tempête éclala avec éclairs, 
pluie, tonnerre et rafales. Les grands peu- 
pliers du bord de la rivière se courbaient 
comme des joncs; et, armé d'un parapluie 
que le vent retournait, nous nous prépa- 
rions à aller chercher nos rats, lorsqu'un 
éclair éblouissant, qui semblait ouvrir les 
profondeurs du ciel, nous arrêta sur la pre- 
mière marche qui descend de la terrasse au 
parterre. 

Un coup de foudre épouvantable, plus 
fort que la détonation de cent pièces d'ar- 
tillerie, suivit l'éclair presque instantané- 
ment, et la commotion fut si violente que 
nous fûmes à demi renversé. 

L'orage se calma un peu après cette ter- 
rible explosion ; mais, ayant gagné la ton- 
nelle, nous trouvâmes les trente-deux rats, 
les pattes en l'air, foudroyés du même 
coup. 



DYNASTIE r.LAXCTIE 248 

Les fils de fer de leur cage avaient sans 
doute attiré et conduit le fluide électrique. 

Ainsi moururent tous ensemble, comme 
ils avaient vécu, les trente-deux rats de 
Norwège, mort enviable, rarement accordée 
par le destin ! 



III 



DYNASTIE NOIRE 



Don-Pierrot-de-Navarre, comtne origi- 
naire de la Havane, avait besoin d'une teni- 
péralurede serre chaude. Cette température, 
il la trouvait au logis; mais autour de l'ha- 
bitation s'étendaient de vastes jardins, sépa- 
rés par des claires-voies capables de don- 
ner passage à un chat, et plantés de grands 
arbres où pépiaient, gazouillaient, chantaient 
des essaims d'oiseaux; et parfois Pierrot, 
profitant d'une porte entr'ouverte, sortait 
le soir, en se mettant en chasse, courant à 
travers le gazon et les fleurs iiuraides de 
rosée. Il lui fallait attendre le jour pour 
rentrer, car, bien qu'il vînt miauler sous les 
fenêtres, son appel n'éveillait pas toujours 
les dormeurs de la maison. Il avait la poi- 
trine délicatej et prit, une nuit plus froide 



DYNASTIE XOlllE 'J45 

que les autres, un rhuaie qui dégénéra bien- 
tôt en phtisie. Le pauvre Pierrot au bout 
d'une année de toux, était devenu maigre, 
efflanqué ; son poil, d'une blancheur autre- 
fois si soyeuse, rappelait le blanc mat du 
linceul. Ses grands yeux transparents avaient 
pris une importance énorme dans son mas- 
que diminué. Son nez rose avait pâli, et il 
s'en allait, à pas lents, le long du mur où 
donnait le soleil, d'un air mélancolique, 
regardant les feuilles jaunes de l'automne 
s'enlever en spirale dans un tourbillon. On 
eût dit qu'il récitait dans l'élégie de Mille- 
voye. Rien de plus touchant qu'un animal 
malade : il subit la souffrance avec une ré- 
signation si douce et si trisltj ! On fit tout ce 
qu'on put pour sauver [Merrot ; il eut un mé- 
decin très habile qui l'auscultait et lui làtait 
le pouls. Il ordonna à Pierrot lelaitd'ânesse, 
que la pauvre bête buvait assez volontiers 
dans sa petite soucoupe de porcelaine. Il 
restait des heures entières allongé sur notre 
genou comme l'ombre d'un sphinx ; nous sen-* 

21. 



'2iC) MKXAGERTI': IXTF.\[K 

lions son échine comme un chapelet sous nos 
doigts; et il essayait de répondre à nos ca- 
ressais par un faible ronron semblable à un 
râle. Le jour de son agonie, il haletait cou- 
ché sur le flanc; il se redi^essa par un su- 
prême effort. Il vint à nous, et, ouvrant des 
prunelles dilatées, il nous jeta un regard 
qui demandait secours avec une supplica ■ 
lion intense ; ce regard semblait dire : 
«Allons, sauve-moi, toi qui es un homme. » 
Puis, il fit quelques pas en vacillant, les yeux 
déjà vitrés, et il retomba en poussant un 
hurlement si lamentable, si désespéré, si 
plein d'angoisse, que nous en restâmes 
pénétré d'une muette horreur. Il fut enterré 
au fond du jardin, sous un rosier blanc qui 
désigne encore la place de sa tombe. 

Séraphita mourut, deux ou trois ans après, 
d'une angine couenneuse que les secours de 
l'arL furent impuissants à combattre. Elle 
repose non loin de Pierrot. 

Avec elle s'éteignit la dynastie blanche, 
mais non pas la famille. De ce couple blanc 



DYNASTIE NOTRE '247 

comme neige étaient nés trois chats noirs 
comme de l'encre. Explique qui voudra ce 
mystère. Celait alors la grande vogue des 
Misérables de Victor Hugo ; on ne parlait 
que du nouveau chef-d'œuvre ; les noms des 
héros du roman voltigeaient sur toutes les 
bouches. Les deux petits chats mâles furent 
appelés Enjolras et Gavroche, la chatte re- 
çut le nom d'Eponine. Leur jeune âge fut 
plein de gentillesse, et on les dressa com- 
me des chiens à rapporter un papier chif- 
fonné en boule qu'on leur lançait au loin. 
On arriva à jeter la boule sur des corniches 
d'armoire, à la cacher derrière des cais- 
ses, au fond de longs vases, oii ils la repre- 
naient très adroitement avec leur patte. 
Quand ils eurent atteint l âge adulte, ils 
dédaignèrent ces jeux frivoles et rentrèrent 
dans le calme philosophique et rêveur qui 
est le \rai tempérament des chats. 

Pour les gens qui débarquent en Amé- 
rique dans une colonie à esclaves, tous les 
nègres sont des nègres et ne se distinguent 



248 -MÉXAGEUIE INTIME 

pas les uns des autres. De même, aux yeux 
indifférents, trois ciiats noirs sont trois chats 
noirs ; mais des regards observateurs ne s'y 
trompent pas. Les physionomies des ani- 
maux diffèrent autant entre elles que celles 
des hommes, et nous savions très bien dis- 
tinguer à qui appartenaient ces museaux, 
noirs comme le masque d'Arlequin, éclairés 
par des disques d'émeraude à reflets d'or. 
Enjolras, de beaucoup le plus beau des 
trois, se faisait remarquer par une large 
tèle léonine à bajoues bien fournies de poils, 
de fortes épaules, un râble long et une 
queue superbe épanouie comme un plumeau. 
Il avait quelque chose de théâtral et d'em- 
phatique, et il semblait poser comme un 
acteur qu'on admire. Ses mouvements étaient 
lents, onduleux et pleins de majesté; on eût 
dit qu'il marchait sur une console encombrée 
de cornets de Chine et de verres de Venise, 
tant il choisissait avec circonspection la 
place de ses pas. Quant à son caractère, il 
était peu stoïque ; et il montrait pour la 



DYNASTIK NOIUH 249 

nourriture un penchant qu'eût réprouvé son 
patron. Enjolras, le sobre et pur jeune 
homme, lui eût dit sans doute, comme l'ange 
à Swedenborg : « Tu manges trop ! » On 
favorisa cette gloutonnerie amusante comme 
celle des singes gastronomes, et Enjolras 
atteignit une taille et un poids rares chez 
les félins domestiques. On eut Tidée de le 
raser à la façon des caniches, pour complé- 
ter sa physionomie de lion. On lui laissa la 
crinière et une longue iloche de poils au 
bout de la queue. Nous ne jurerions pas 
qu'on ne lui eût même dessiné sur les cuis- 
ses des favoris en côtelettes comme en por- 
tait Munito. Accoutré ainsi, il ressemblait, 
il faut l'avouer, bien moins à un lion de 
l'Atlas ou du Cap qu'à une chimère japo- 
naise. Jamais fantaisie plus extravagante ne 
fut taillée dans le corps d'un animal vivant. 
Son poil rasé de près laissait transparaître 
la peau, prenait des tons bleuâtres, les 
plus bizarres du monde, et contrastait 
étrangement avec le noir de sa crinière, 



250 MÉNAGEPvTE INTIME 

Gavroche était un chat à expression futée 
et narquoise, comm3 s'il eût tenu à rap- 
peler son homonyme du roman. Plus petit 
qu'Enjolras, il avait une agilité brusque et 
comique, et remplaçait Iîs calembours et 
l'argoL du gamin de Paris par des sauts de 
carpe, des cabrioles et des postures bout- 
fonnes. Nous devons avouer que, vu ses 
goûts populaires. Gavroche saisissait au vol 
l'occasion de quitter le salon et d'aller faire, 
dans la cour et même dans la rue, avec des 
chats errants, 

De naissance quelconque et de san^ peu prouvé, 

des parties d'un goût douteux où il oubliait 
complètement sa dignité de chat de la Ha- 
vane, fils de l'illustre Don-Pierrot-de-Na- 
varre, grand d'Espagne de première classe, 
et de la marquise Doua Séraphita, aux ma- 
nières aristocratiques et dédaigneuses. Quel- 
quefois il amenait à son assiette de pâtée, 
pour leur faire fête, des camarades étiques, 
anatomisés par la famine, n'ayant que le 



DYNASTIE NOIRE *^51 

poil sur les os, qu'il avait ramassés dans 
ses vagabondages et ses écoles buisson- 
nièreSj car il était bon prince. Les pauvres 
hères, les oreilles couchées, la queue entre 
les jambes, le regard de côté, craignant 
d'être interrompus dans leur franche lippée 
par le balai d'une chambrière, avalaient 
les morceaux doubles, triples el quadruples ; 
et. comme le fameux chien 5ie^e-yl(/?<(2s (sept 
eaux) des posadas esp.ignoles, rendaient 
l'assiette aussi propre que si elle avait été 
lavée et écurée par une ménagère hollan- 
daise ayant servi de modèle à Mieris ou à 
Gérard Dow. En voyant les compagnons de 
Gavroche, cette phrase, qui illustre un 
dessin de Gavarni, nous revenait naturel- 
lement en mémoire : <î Ils sont jolis les amis 
dont vous êtes susceptible d'aller avec ! » 
Mais cela ne prouvait que le bon cœur de 
Gavroche, qui aurait pu tout manger à lui 
seul. 

La chatte qui portait le nom de l'intéres- 
sante Eponine avait des formes plus sveltes 



'^O'S MKNACiERTE INTIME 

et plus délicates que ses frères. Son museau 
un peu allongé, ses yeux légèrement obliques 
à la chinoise et d'un vert pareil à celui des 
yeux de Pallas-Alhênê à laquelle Homère 
donne invariablement Tépithète YAauy.o')--.?, 
son nez d'un noir velouté ayant le grain 
d'une fine truffe de Périgord, ses mous- 
taches d'une mobilité perpétuelle, lui com- 
posaient un masque d'une expression toute 
particulière. Son poil, d'un noir superbe, 
frémissait toujours et se moirait d'ombres 
changeantes. Jamais bète ne fut plus sen- 
sible, plus nerveuse, plus électrique. Quand 
on lui passait deux ou trois fois la main 
sur le dos, dans l'obscurité, des étincelles 
bleues jaillissaient de sa fourrure, en pétil- 
lant. Eponine s'attacha particulièrement à 
nous comme l'Eponine du roman à Marius; 
mais, moins préoccupé de Cosette que ce 
beau jeune homme, nous acceptâmes la 
passion de cette chatte tendre et dévouée, 
qui est encore la compagne assidue de nos 
travaux et l'agrément de noire ermitage 



DYNASTIE Is'OIRE 258 

aux confins de Ja banlieue. Elle accourt au 
coup de sonnette, accueille les visiteurs, les 
conduit au salon, les fait asseoir, leur parle, 
— oui, leur parle, — ■ avec des ramages, 
des murmures, de petits cris qui ne ressem- 
blent pas au langage que les chats emploient 
entre eux, et simulent la parole articulée 
des hommes. Que dit-elle? elle dit de la 
manière la plus intelligible : « Ne vous 
impatientez pas, regardez les tableaux ou 
causez avec moi, si je vous amuse ; Mon- 
sieur va descendre. » A notre entrée, elle 
se retire discrètement sur un fauteuil ou 
sur l'angle du piano et écoute la conversa- 
tion, sans s'y mêler, comme un animal de 
bon goût et qui sait son monde. 

La gentille Eponine a donné tant de 
preuves d'intelligence, de bon caractère et de 
sociabilité, qu'elle a été élevée d'un com- 
mun accord à la dignité de personne, car 
une raison supérieure à l'instinct la gou- 
verne évidemment. Cette dignité lui confère 
le droit de manger à table comme une pcr- 



254 >iKNA(ij:i;iE iNTniE 

sonne el non dans un coin, à lerre, sur une 
soucoupe, comme une bête. Eponine a donc 
sa chaise à côté de nous au déjeuner et au 
dîner ; mais, \u sa taille, on lui a concédé 
de poser sur le bord de la table ses deux 
pattes de devant. Elle a son couvert, sans 
fourchette ni cuiller, mais avec son verre; 
elle suit tout le dîner plat par plat, depuis 
la soupe jusqu'au dessert, attendant son 
tour d'être servie et se comportant avec une 
décence et une sagesse qu'on souhaiterait 
à beaucoup d'enfants. Au premier tintement 
de cloche elle arrive; et quand on entre 
dans la salle à manger on la trouve déjà à 
son poste, debout sur sa chaise et les pattes 
appuyées au rebord de la nappe, qui vous 
présente son petit front à baiser, comme une 
demoiselle bien élevée et d'une politesse 
affectueuse envers les parents el les gens 
âgés. 

On trouve des pailles au diamant, des ta- 
ches au soleil, des ombres légères à la per- 
fection même. Eponine, il faut l'avouer ^ a un 



goût passionné pour le poisson ; ce goût lui 
est commun avec tous les chats. Contraire- 
ment au proverbe latin : 

Gatus amat pisces, sed non vult tingere plantas, 

elle tremperait volontiers sa patte dans l'eau 
pour en retirer une ablette, un carpillon ou 
une truite. Le poisson lui cause une espèce 
de délire, et, comme les enfants qu'enivre 
l'espoir du dessert, quelquefois elle rechi- 
gne à manger sa soupe, quand les notes 
préalables qu'elle a prises à la cuisine lui 
font savoir que la marée est arrivée, et que 
Vatel n'a aucune raison de se passer son 
épée à travers le corps. Alors on ne la sert 
pas, et on lui dit d'un air froid : <i Made- 
moiselle, une personne qui n'a pas faim pour 
la soupe ne doit pas avoir faim pour le pois- 
son, » et le plat lui passe impitoyablement 
sous le nez. Bien convaincue que la chose 
est sérieuse, la gourmande Eponine avale 
son potage en toute hâte, lèche la dernière 



25G MÉNAGERIE INTHIE 

goutte de bouillon, nettoie la moindre miette 
do pain ou de pâte d'Ilalie, puis elle se re- 
tourne vers nous et nous regarde d'un air 
fier, comme quelqu'un qui est désormais 
sans reproche, ayant accompli consciencieu- 
sement son devoir. On lui délivre sa part, 
qu'elle expédie avec les signes d'une satis- 
faction extrême ; puis, ayant tâté de tous les 
p!ats, elle termine en buvant le tiers d'un 
verre d'eau. 

Quand nous avons quelques personnes à 
dîner, Eponine, sans avoir vu les convives, 
siit qu'il y aura du monde ce soir-là. Elle 
regarde à sa place, et, s'il y a près de son 
assiette couteau, cuiller et fourchette, elle 
décampe aussitôt et va se poser sur un ta- 
bouret de piano, qui est son refuge en ces 
occasions. Ceux qui refusent le raisonne- 
ment aux bêtes expliqueront, s'ils le peu- 
vent, ce petit fait, si simple en apparence, 
et qui renferme tout un monde d'inductions, 
f^e la présence près de son couvert de ces 
ustensiles que l'homme seul peut employer, 



DYNASTIE NOIRE "•! / 

la chatte observatrice et judicieuse déduit 
quMl faut céder, ce jour-là, sa place à un 
convive, et elle se hâte de le faire. Jamais 
elle ne se trompe. Seulement, quand l'hôte lui 
est familier, elle grimpe sur les genoux du 
survenant, et tâche d'attraper quelque bon 
lopin, par sa grâce et ses caresses. 

Mais en voilà assez ; il ne faut pas en- 
nuyer ses lecteurs. Les histoires de chats 
sont moins sympathiques que les histoires 
de chiens, mais cependant nous croyons 
devoir raconter la fin d'Enjolras et de Ga- 
vroche. Il y a dans le rudiment une règle 
ainsi conçue : <r Sua eiim perdidit amhitio » ; 
— on peut dire d'Enjolras : « sua eum pei^- 
didil pingueiudo », son embonpoint fut la 
cause de sa perte. 11 fut tué par d'imbéciles 
amateurs de civet. Mais ses meurtriers pé- 
rirent dans l'année de la façon la plus mal- 
heureuse. La mort d'un chat noir, bête 
éminemment cabalistique, est toujours ven- 
gée. 

Gavroche, pris d'un frénétique amour de 

2Ï. 



258 MKNAGEl'JF, JNTIMK 

liberté ou plutôt d'un vertige soudain, sauta 
un jour par la fenêtre, traversa la rue, 
franchit la palissade du parc Saint- James 
qui fait face à notre maison, et disparut. 
Quelques recherches qu'on ait faites, on n'a 
jamais pu en avoir de nouvelles ; une om- 
bre mystérieuse plane sur sa destinée. Il 
ne reste donc de la dynastie noire qu'Epo- 
nine, toujours fidèle à son maître et deve- 
nue tout à fait une chatte de lettres. 

Elle a pour compagnon un magnifique 
chat angora, d'une robe argentée et grise 
qui rappelle la porcelaine chinoise truitée, 
nommé Zizi, dit « Trop beau pour rien 
faire, b Cette belle bête vit dans une sorte 
de kief contemplatif, comme un thériaki 
pendant sa période d'ivresse. On songe, en 
le voyant, aux Extases de M. Hochenez. Zizi 
est passionné pour la musique ; non content 
d'en écouter, il en fait lui-même. Quelque- 
fois, pendant la nuit, lorsque tout dort, 
une mélodie étrange, fantastique, qu'envie- 
raient les Kreisler et les musiciens de l'ave- 



DYNASTII-: NOniK "i^O 

nir, éclate dans le silence : c'est Zizi qui 
se promène sur le clavier du piano resté 
ouvert, étonné et ravi d'entendre les tou- 
ches chanter sous ses pas. 

Il serait injuste de ne pas rattacher à 
cette branche Cléopâtre, fille d'Eponine, 
charmante bête que son caractère timide 
empêche de se produire dans le monde. Elle 
est d'un noir fauve comme Mummia, la 
velue compagne d'Atta-Croll, et ses yeux 
verts ressemblent à deux énormes pierres 
d'aigue-marine ; elle se tient habituellement 
sur trois pattes, la quatrième repliée en 
l'air, comme un lion classique qui aurait 
perdu sa boule de marbre. 

Telle est la chronique de la dynastie 
noire. Enjolras, Gavroche, Eponine, nous 
rappellent les créations d'un maître aimé. 
Seulement, lorsque nous relisons les Misé- 
rables, il nous semble que les principaux 
rôles du roman sont remplis par des chats 
noirs, ce qui pour nous n'en diminue nulle- 
ment l'intérêt. 



IV 



CÔTÉ DES CHIENS 

On nous a souvent accusé de ne pas 
aimer les chiens. C'est là une imputation 
qui, au premier abord, n'a pas l'air bien 
arave, mais dont nous tenons cependant à 
nous justifier, car elle implique une certaine 
défaveur. Ceux qui préfèrent les chats pas- 
sent aux yeux de beaucoup de gens pour 
faux, voluptueux et cruels, tandis que les 
amis des chiens sont présumés avoir un 
caractère franc, loyal, ouvert, doué enfin de 
toutes les qualités qu'on attribue à la gent 
canine. Nous ne contestons nullement le 
raënte de Médor, de Turc, de Mirant et 
autres aimables bêtes, et nous sommes prêt 
à reconnaître la vérité de l'axiome formulé 
par Charlet : « Ce qu'il y a de mieux dans 
l'homme, c'est le chien. » Nous en avons 



CÙl'K DES CIIIEXS *-H)l 

possédé plusieurs, nous en avons encore;, et 
si les dépréciateurs venaient à la maison, 
ils seraient accueillis par les aboiements 
grêles et furieux d'un bichon de la Havane 
et d'un lévrier qui leur mordraient peut- 
être les jambes. Mais notre affection pour 
les chiens est mélangée d'un sentiment de 
peur. Ces excellentes bêtes si bonnes, si fidè- 
les, si dévouées, si aimantes, peuvent à un 
moment donné avoir la rage, et elles devien- 
nent alors plus dangereuses que la vipère 
trigonocéphale, l'aspic, le serpent à sonnet- 
tes et le cobra-capello ; et cela nous modère 
un peu dans nos épanchements. Nous trou- 
vons aussi les chiens un peu inquiétants; 
ils ont des regards si profonds, si intenses; 
ils se posent devant vous avec un air si 
interrogateur, qu'ils vous embarrassent. 
Goethe n'aimait pas ce regard qui semble 
vouloir s'assimiler l'âme de l'homme, et il 
chassait l'animal en lui disant : « Tu as beau 
faire, tu n'avaleras pas ma monade, d 
Le Pharamond de notre dynastie canine 



20'2 MK\\i;i:itrE intimk 

se nommait Luther ; c'était un grand épa- 
gneul blanc, moucheté de roux, bien coiffé 
d'oreilles brunes, chien d'arrêt perdu, qui, 
après avoir longtemps cherché ses maîtres, 
s'était acclimaté chez nos parents demeu- 
rant alors à Passy. Faute de perdrix, il s'é- 
tait adonné à la chasse aux rais, oii il réus- 
sissait comme un terrier d'Ecosse. Nous 
habitions alors une chambrette dans cette 
impasse du Doyenné, disparue aujourd'hui, 
où Gérard de Nerval, Arsène Houssaye et 
Camille Rogier formaient le centre d'une 
petite bohème pittoresque et littéraire dont 
la vie excentrique a été trop bien contée 
ailleurs pour qu'il soit besoin d'y revenir. 
On était là, en plein Carrousel, aussi libres, 
aussi solitaires que dans une île déserte de 
rOcéanie, à l'ombre du Louvre, parmi les 
blocs de pierre et les orties, près d'une 
vieille église en ruine, dont la voûte effon- 
drée prenait au clair de lune un aspect 
romantique. Luther, avec qui nous avions 
les relations les plus amicales, nous voyant 



cùjÈ ]iKs (iiiExs :2(i8 

définitivement sorti du nid paternel, s'était 
tracé le devoir de venir nous visiter chaque 
malin. 11 parlait de Passy, quelque temps 
qu'il fît; il suivait le quai de Billy, le 
Cours-la-Reine, et arrivait vers les huit 
heures, au moment de notre réveil. Il 
grattait à la porte, on lui ouvrait, il se pré- 
cipitait vers nous avec un jappement joyeux, 
posait les pattes sur nos genoux, recevait 
les caresses que sa belle conduite méritait, 
d'un air modeste et simple, faisait le tour 
de la chambre comme s'il passait son ins- 
pection, puis il repartait. De retour à Passy, 
il se présentait devant notre mère, frétillait 
de la queucj poussait quelques petits abois, 
et disait aussi clairement que s'il eût parlé i 
« J'ai vu le jeune maîtrCj soit tranquille, 
il va bien. :» Ayant ainsi rendu compte à 
qui de droit de la mission qu'il s'était im- 
posée, il lapait la moitié d'un bol d'eau, 
mangeait sa pâtée et s'allongeait sur le tapis 
près du fauteuil de maman, pour laquelle 
il avait une affection particulière^ et par 



:2t)4 .MÉNAGERIE INTIME 

une heure ou deux de sommeil se reposait 
de la longue course qu'il venait de faire. 
Ceux qui disent que les bètes ne pensent 
pas et sont incapables d'enchaîner deux 
idées, comment expliqueront-ils cette visite 
matinale qui maintenait les relations de la 
famille et donnait au nid des nouvelles de 
Foiseau récemment échappé? 

Le pauvre Luther finit malheureusement; 
il devint taciturne, morose, et un beau ma- 
tin il se sauva de la maison : se sentant 
atteint de la rage et ne voulant pas mordre 
ses maîtres, il prit la fuite ; et tout nous 
porte à croire qu'il fut abattu comme hydro- 
phobe, car on ne le revit jamais. 

Après un interrègne assez considérable, 
un nouveau chien fut installé à la maison : 
il s'appelait Zamore ; c'était une espèce 
d'épagneul, de race fort mêlée, de petite 
taille, noir de pelage, excepté quelques ta- 
ches couleur feu au-dessus des sourcils, et 
quelques tons fauves sous le ventre. En 
somme : physique insignifiant, et plutôt 



CÔTÉ DES CIIlEXb 2{JÔ 

laid que beau. Mais au moral, c'était un 
chien singulier. II avait jdouf les femmes le 
dédain le plus absolu, ne leur obéissait pas, 
refusait de les suivre, et jamais ni notre 
mère ni nos sœurs ne parvinrent à en obte- 
nir le moindre signe d'amitié ou de défé- 
rence; il acceptait d'un air digne les soins 
et les bons morceaux, mais ne remerciait 
pas. Pour elles, aucun jappement, aucun tam- 
bourinage de queue sur le parquet, aucune 
de ces caresses dont les chiens sont prodi- 
gues. Impassible, il restait accroupi dans 
une pose de sphinx, comme un personnage 
grave qui ne veut pas se mêler à des con- 
versations d'êtres frivoles. Le maître qu'il 
s'était choisi était notre père, chez qui il 
reconnaissait l'autorité de chef de famille, 
d'homme mûr et sérieux. Mais c'était une 
tendresse austère et stoïque, qui ne se tra- 
duisait pas par des folâtreries, des badina- 
ges et des coups de langue. Seulement il 
avait toujours les yeux fixés sur son maî- 
tre, tournait la tète à tous ses mouvements. 



•2(36 MÉNAdEUlE INTIME 

et le suivait partout le nez au talon, sans 
se permettre la moindre escapade, le moin- 
dre salut aux camarades qui passaient. No- 
tre cher et regretté père était un grand pê- 
cheur devant le Seigneur, et il prit plus de 
barbillons que Nemrod n'attrapa d'antilo- 
pes. Avec lui on ne pouvait dire, certes, que 
la ligne était un instrument commençant 
par un asticot et finissant par un imbécile, 
car il avait beaucoup d'esprit, ce qui ne 
l'empêchait pas de remplir chaque jour son 
panier de poisson. Zamore l'accompagnait à 
la pêche, et, pendant les longues séances 
nocturnes qu'exige la capture des pièces 
d'importance qui ne mordent qu'à la ligne 
de fond, il se tenait au bord extrême de 
l'eau, dont il semblait vouloir sonder la 
noire profondeur pour y suivre la proie. 
Quoique souvent il dressât l'oreille à ces 
mille bruits vagues et lointains qui, la nuit, 
se dégagent du silence le plus profond, il 
n'aboyait paSj ayant compris que le mutisme 
est la qualité indispensable d'un chien de 



CÔTÉ l)i;s CTIIEXS 267 

pêcheur. Phœbé avait beau lever à Thorizon 
son fronL d'albâtre réfléchi par le miroir 
sombre de la rivière, Zamorene hurlait pas 
à la lune ; et cependant ces ululations pro- 
longées sont un grand plaisir pour les ani- 
maux de son espèce. Seulement, quand le 
grelot de la ligne tintait, il regardait son 
maître et se permettait un court aboi, sa- 
chant que la proie était prise, et il parais- 
sait s'intéresser beaucoup aux manœuvres 
nécessaires pour amener sur le bord un bar- 
billon de trois ou quatre livres. 

Qui se serait douté que sous cet extérieur 
calme, détaché, philosophique, dédaigneux 
de toute frivolité, couvait une passion im- 
périeuse et bizarre, insoupçonnable, et for- 
mant le plus complet écart avec le carac- 
tère apparent, physique et moral, et cette 
bête si sérieuse qu'elle en était presque 
triste? 

Eh quoi ! allez vous dire que cet honnête 
Zamore avait des vices cachés : il était 
voleur ? — Non. — Libertin ? — Non. — Il 



268 MÉNAGERIE INTIME 

aimait les cerises à l'eau-de-vie? — Non. 
— 11 mordait? — Nullement. Zamore avait 
la passion de la danse! C'était un artiste 
éperdu de chorégraphie. 

Sa vocation lui fut révélée de la façon 
suivante : un jour parut sur la place de 
Passy un âne grisâtre, à l'échiné pelée, aux 
oreilles énervées, une de ces malheureuses 
bourriques de saltimbanque, que Decamps 
et Fouquet savaient si bien peindre ; deux 
paniers en équilibre sur le chapelet écor- 
ché de son échine, contenaient une troupe 
de chiens savants déguisés en marquis, en 
troubadours, en Turcs, en bergères des 
Alpes ou en reines de Golconde, selon le sexe. 
L'imprésario mit les chiens par terre, fit 
claquer son fouet et tous les acteurs quittè- 
rent subitement la ligne horizontale pour la 
ligne perpendiculaire, se transformant de 
quadrupèdes en bipèdes. Le fifre et le tam- 
bourin se mirent à jouer, et le ballet com- 
mença. 

Zamore, qui flânait gravement par là, 



CÔTÉ DES CHIENS 2f)9 

s'arrêta émerveillé du spectacle. Ces chiens 
habillés de couleurs voyantes, galonnés de 
clinquants sur toutes les coutures, un cha- 
peau à plumet ou un turban sur la tète, 
se mouvant en cadence sur des rythmes 
entraînants avec une vague apparence de 
personnes humaines, lui semblaient des 
êtres surnaturels ; ces pas si bien enchaînés, 
ces glissements, ces pirouettes, le ravirent 
mais ne le découragèrent pas. Comme Cor- 
rège à la vue d'un tableau de Raphaël, il 
s'écria en son langage canin : « Et moi aussi 
je suis peintre, anch'io son pitlore ! » et, saisi 
d'une noble émulation, quand la troupe passa 
devant lui formant la queue-du-loup, il se 
dressa en titubant un peu, sur ses pattes 
de derrière, et voulut s'y joindre, au grand 
divertissement de l'assemblée. 

L'imprésario prit assez mal la chose, dé- 
tacha un grand coup de fouet sur les reins 
de Zamore, qui fut chassé du cercle, comme 
on mettrait à la porte du théâtre un specta- 
teur qui, pendant la représentation, s'avise- 

23. 



370 MKNACERTE TXTTME 

rait de monter sur la scène et de se mêler 
au ballet. 

Celte humiliation publique ne découragea 
pas la vocation deZamore; il rentra laqueue 
basse et Tair rêveur, à la maison. Toute la 
journée, il futplus concentré, plus taciturne, 
plus morose. Mais la nuit, nos sœurs furent 
réveillées par un polit bruit d'une nature 
inexplicable qui venait d'une chambre voi- 
sine de la leur, qu'on n'habitait pas, et où 
couchait ordinairement Zamore sur un vieux 
fauteuil. Cela ressemblait à un trépignement 
rythmique que le silence de la nuit ren- 
dait plus sonore. On crut d'abord à un bal 
de souris, mais le bruit des pas et des sauts 
sur le parquet était bien fort pour la gent 
trotte-menu. La plus brave de nos sœurs se 
leva, entr'ouvrit la porte, et que vit-elle à la 
faveur d'un rayon de lune plongeant par le 
carreau? Zamore debout, ramant dans l'air 
avec ses pattes de devant et travaillant comme 
à la classe de danse, les pas qu'il avait admi- 
rés le matin dans la rue. Monsieur étudiait 1 



CÔTÉ DES CHIPAS '271 

Ce ne fut pas là, comme on pourrait le 
croire, une impression fugitive, une fantai- 
sie passagère. Zamore persista dans ses 
idées chorégraphiques et devint un beau 
danseur. Toutes les fois qu'il entendait le 
fifre et le tambourin, il courait sur la place, 
se glissait entre les jambes des spectateurs, 
et observait avec une attention profonde les 
chiens savants exécutant leurs exercices ; 
mais, gardant le souvenir du coup de fouet, 
il ne se mêlait plus à leurs danses ; il notait 
leurs pas, leurs poses et leurs grâces, et il 
les travaillait, la nuit, dans le silence du 
cabinet, sans jamais se départir, le jour, de 
son austérité d'attitude. Bientôt il ne lui 
suffit plus de copier, il inventa, il composa ; 
et nous devons dire que, dans le genre 
noble, peu de chiens le surpassèrent. Nous 
allions souvent le voir par la porte entre- 
bâillée; il mettait un tel feu à ses exercices, 
qu'il lapait, chaque nuit, la jatte d'eau po- 
sée au coin de la chambre. 

Quand il se crut sûr de lui et Tégal des 



272 MKXAGErJE INTIME 

plus forts danseurs quadrupèdes, il sentit 
le besoin d'ôter le boisseau de dessus la 
lumière et de faire connaître le mystère de 
son talent. La cour de la maison était fermée, 
d'un côlé, par une grille assez large pour 
permettre à des chiens d'embonpoint médio- 
cre de s'y introduire aisé nent. Un matin, 
quinze ou vingt chiens de ses amis, fins 
connaisseurs sans doute, à qui Zamore avait 
envoyé des lettres d'invitation pour son début 
dans l'art chorégraphique, se trouvèrent 
réunis autour d'un carré de terrain bien uni, 
que l'artiste avait préalablement balayé avec 
sa queue ; et la représentation commença. 
Les chiens parurent charmés et manifestèrent 
leur enthousiasme pa? d^s : Ouah! ouah! 
ressemblant fort aux bravos des dilettantes 
de rOpéra. Sauf un vieux barbet assez 
crotté, et de piteuse mine, un critique sans 
doute, qui aboya quelque chose sur l'oubli 
des saines traditions, tous proclamèrent que 
Zamore était 1er Vestris des chiens et le diou 
de la danse. Notre artiste avait exécuté un 



CÔTÉ DES CHIENS 273 

menuet, un pas de gigue et une valse à 
deux temps. Bien des spectateurs bipèdes 
s'étaient joints aux spectateurs à quatre 
pattes, et Zamore eut l'honneur d'être 
applaudi par des mains humaines. 

La danse était si bien passée dans ses habi- 
tudes, que, quand il faisait la cour à quelque 
belle, il se tenait debout, faisant des révéren- 
ces, et les pieds en dehors, comme un mar- 
quis de Tancien régime ; il ne lui manquait 
que le claque fourre de plumes sous le bras. 

Hors de là, il était atrabilaire comme un 
acteur comique et ne se mêlait pas au mou- 
vement de la maison. Il ne se bougeait que 
lorsqu'il voyait son maître prendre sa canne 
et son chapeau. Zamore mourut d'une fièvre 
cérébrale, causée, sans doute, par la 
surexcitation du travail qu'il s'était donné 
pour apprendre la scotisch, alors dans toute 
sa vogue. Sous sa tombe Zamore peut dire, 
comme la danseuse grecque dans son épita- 
phe : « terre, sois-moi légère, j'ai si peu 
pesé sur toi. » 



274 MÉN'AOKllIE INTIME 

Comment, avec des talents si distingués, 
Zamore ne fut-il pas engagé dans la troupe 
de M. Corvi ? Nous étions déjà un critique 
assez influent pour lui négocier cette affaire. 
Mais Zamore ne voulait pas quitter son maî- 
tre, et il sacrifia son amour-propre à son 
affection, dévouement qu'il ne faut pas cher- 
cher chez les hommes. 

Le danseur fut remplacé par un chanteur 
nommé Kobold, king-Gharles de la plus pure 
race, venant du célèbre chenil de lord Lau- 
der. Rien de plus chimérique que cette petite 
bête, à rénorme front bombé, aux gros 
yeux saillants, au museau cassé à sa racine, 
aux longues oreilles traînant jusqu'à terre. 
Transporté en France, Kobold, qui ne savait 
que ranglais, parut comme hébété. Il ne com- 
prenait pas les ordres qu'on lui donnait; 
dressé avec les go onel les corne hère, il res- 
tait immobile aux viens et va-t'en français : 
il lui fallut un an pour apprendre la langue 
du nouveau pays où il se trouvait et pou- 
voir prendre part à la conversation. Kobold 



CÔTÉ DES CHIENS '275 

c'ait très sensible à la musique et chantait 
lui-même de petites chansons avec un fort 
accent anglais. On lui donnait le la au pia- 
no, et il prenait le ton juste et modulé avec 
un soupir flûte des phrases vraiment mu- 
sicales et n'ayant aucun rapport avec l'aboi 
ou le jappement. Quand on voulait le faire 
recommencer, il suffisait de lui dire : « Sing 
a Utile more », et il reprenait sa cadence. 
Nourri le plus délicatement du monde, avec 
tout le soin qu'on devait naturellement pren- 
dre d'un ténor et d'un gentleman de cette 
distinction, Kobold avait un goût bizarre : 
il mangeait de la terre comme un sauvage 
de l'Amérique du Sud ; on ne put lui faire 
perdre cette habitude qui lui causa une obs- 
truction dont il mourut. Il avait le goût des 
grooms, des chevaux, de l'écurie, et nos 
poneys n'eurent pas de camarade plus assidu 
que lui. Il passait son temps entre la box 
et le piano. 

De Kobold, le king-Charles, on passe à 
Myrza, petite bichonne de la Havane, qui 



;^76 MÉXAGElilE INTIME 

eut l'honneur d'appartenir quelque temps à 
la Giulia Grisi qui nous la donna. Elle est 
blanche comme la neige, surtout quand elle 
sort de son bain et n'a pas encore eu le 
temps de se rouler dans la poussière, manie 
que certains chiens partagent avec les oiseaux 
pulvérisateurs. C'est une bête d'une extrême 
douceur, très caressante, et qui n'a pas 
plus de fiel qu'une colombe; rien de plus 
drôle que sa mine ébouriffée et son masque 
composé de deux yeux pareils à des petits 
clous de fauteuil et son petit nez qu'on pren- 
drait pour une truffe du Piémont. Des mè- 
ches, frisées comme les peaux d'Astrakan, 
voltigent sur ce museau avec des hasards 
pittoresques, lui bouchant tantôt un œil, tan- 
tôt l'autre, ce qui lui donne la physionomie 
la plus hétéroclite du monde en la faisant 
loucher comme un caméléon. 

Chez Myrza, la nature imite l'artificiel 
avec une telle perfection que la petite bête 
semble sortir delà devanture d'un marchand 
de joujoux. A la voir avec son ruban bleu 



COTÉ DES CHIENS 277 

et son grelot d'argent, son poil régulière- 
ment frisé, on dirait un chien de carton, et, 
quand elle aboie, on cherche si elle n'a pas 
un soufflet sous les pattes. 

Myrza, qui passe les trois quarts de son 
temps à dormir, dont, si on l'empaillait, la 
vie ne serait pas changée, et qui ne semble 
pas très spirituelle dans le commerce ordi- 
naire, a cependant donné un jour une preuve 
d'intelligence telle, que nous n'en connais- 
sons pas d'autre exemple. Bonnegrâce, l'au- 
teur des portraits de Tchoumakoff et de 
M. E. H..., si remarqués aux expositions, 
nous avait apporté, pour en avoir notre avis, 
un de ces portraits peints à la manière de 
Pagnest, dont la couleur est si vraie et le 
relief si puissant. Quoique nous ayons vécu 
dans la plus profonde intimité avec les bêtes 
et que nous puissions citer cent traits ingé- 
nieux, rationnels, philosophiques, de chats, 
de chiens, d'oiseaux, nous devons avouer 
que le sens de l'art manque totalement aux 
animaux. Nous n'en avons jamais vu aucun 

24 



'StS MÈNA(iEiaE INTIME 

s'apercevoir d'un lableau, et l'anecdote sur 
les oiseaux becquetant les raisins peints par 
Zeuxis nous paraissait controuvée. Ce qui 
distingue l'iiomme de la brute, c'est précisé- 
ment le sens de l'art et de l'ornement. Au- 
cun chien ne regarde une peinture et ne se 
met de boucles d'oreilles. Eh bien Myrza, à 
la vue du portrait dressé contre le mur par 
Bonnegrâce, s'élança du tabouret sur lequel 
elle était roulée en boule, s'approcha de la 
toile et se mit à aboyer avec fureur, essayant 
de mordre cet inconnu qui s'était ainsi in- 
troduit dans la chambre. Sa surprise parut 
extrême lorsqu'elle fut forcée de reconnaître 
qu'elle avait affaire à une surface plane, que 
ses dents ne pouvaient saisir, et que ce n'é- 
tait là qu'une trompeuse apparence. Elle 
flaira la peinture, essaya de passer der^ 
rière le cadre, nous regarda tous deux 
avec une interrogation étonnée et retourna 
à sa place, où elle se rendormit dédai- 
gneusement, ne s'occupant plus de ce 
monsieur peint. Les traits de Myrza né 



rOTK DES CHIENS 279 

seront pas perdus pour la postérité : il 
existe d'elle-même un beau portrait de 
M. Victor Madarasz, artiste hongrois. 

Terminons par l'histoire de Dash. Un jour, 
un marchand de verres cassés passa devant 
notre porte, demandant des morceaux de 
vitre et des tessons de bouteille. Il avait 
dans sa voiture un jeune chien de trois ou 
quatre mois, qu'on l'avait chargé d'aller 
noyer, ce qui faisait de la peine à ce brave 
homme, que l'animal regardait d'un air ten- 
dre et suppliant comme s'il eût compris de 
quoi il s'agissait. La cause de l'arrêt sévère 
porté contre la pauvre bête était qu'il avait 
une patte de devant brisée. Une pitié s'émut 
dans notre cœur, et nous prîmes le con- 
damné à mort. Un vétérinaire fut appelé. 
On entoura la patte de Dash d'attelles et de 
bandes; mais il fut impossible de l'empêcher 
de ronger l'appareil, et il ne guérit pas: sa 
patte, dont les os ne s'étaient pas rejoints, 
resta flottante comme une manche d'amputé 
dont le bras est absent; mais celte infirmité 



■^80 MKXAOKIUE INTIME 

n'empêcha pis Dash d'être gai, alerte cl vi- 
vace. Il courait encore assez vite sur ses 
trois bons membres. 

C'était un pur ctiien des rues, un roquet 
grediné dont Buffon lui-même eût été fort 
embarrassé de démêler la race. Il était laid, 
mais avec une physionomie grimacière, étin- 
celanle d'esprit. Il semblait comprendre ce 
qu'on lui disait, changeant d'expression selon 
que les mots qu'on lui adressait, sur le même 
ton, étaient injurieux ou flatteurs. Il roulait 
les yeux, retroussait les babines, se livrait 
à des tics nerveux désordonnés, ou riait en 
montrant ses dents blanches, et il arrivait 
ainsi à de hauts effets comiques dont il avait 
conscience. Souvent il essayait de parler. 
La patte posée sur notre genou, il fixait sur 
nous son regard intense et commençait une 
série de murmures, de soupirs, de grogne- 
ments, d'intonations si variées qu'il était 
difficile de n'y pas voir un langage. Quel- 
quefois, à travers cette conversation, Dash 
lançait un jappement, un éclat de voix; — 



CÔTÉ DES CHIENS '-281 

alors nous lui jetions un coup d'œil sévère 
et nous lui disions : « Cela c'est aboyer, ce 
n'est pas parler ; est-ce que par hasard vojs 
seriez un animal? » Dash, humilié de celte 
insinuation, reprenait ses vocalis3=î, aux- 
quelles il donnait l'expression li pîus p:il,hé- 
tique. On disait alors que Dash racontait s^s 
malheurs. Dash raffolait du sicre. Au des- 
sert, il paraissait à l'instant du café, récla- 
mant de chaque co:iviv > un morceiu avec 
une insistance toujoupi c >ur )nnc ; d) succès. 
Il avait fini pir tran-firm r c;^ 'Ion béné- 
vole en impôt régii'io!" qu'il prélevait rig'ou- 
renscinent. C ; roquet, dans un corps de 
Thorsito, a. ait une ,uiio d'Achille. Infirme 
cinimo il Télail, il attaquait, avec la folie 
ducouraio hcroïqiii', des chiens dix fois gros 
comme lui et se faisait affreusement rou- 
ler. Cvnme Do i Quichotte, le brave clieva- 
liei' de la Minch^\ il avn't d 'S soi'ties triom- 
phantes et des ren'rées pileuses. Hélas! il 
devait être viclinede son courng'3. H y a 
(pielipies mois o i h- rapporta, les reins cas- 



■2'^2 MÉWOERTE IXTIME 

sôs par un ton^'-neiive, aimable hèle, qui 
le lendenain l^risa réchino à u le levrette. 
La mort de Dash fut suivie de toito sorte 
de catastrophes : la maîtresse de la maison 
oîi il avait reçu le coup qui teraiina son 
existence fut, quelques jours après, brûlée 
vive dans son lit, et son mari eut le même 
sort en voulant la sauver. C'étiit coïnci- 
dence fatale et non expiation, car c'étaient 
les meilleures gens du monde, aimant les 
animaux comme des Brahmes et purs du 
trépas malheureux de notre pauvre Dash. 

Nous avons bien un autre chien qui s'ap- 
pelle Néro. Mais il est trop récent encore 
pour avoir une histoire. 

Dans le prochain chapitre nous ferons la 
chronique des caméléons, des lézards, des 
pies et autres bestioles qui ont vécu dans 
notre ménagerie intime. 

N. B. Hélas ! Néro est mort empoisonné tout ré- 
cemment comme s'il avait soupe chez les Borgia ; 
et l'épitaphe s'inscrit au premier chapitre de la 
vie. 



CAMELEONS, LEZARDS ET PIES 

Nous étions à Puerto de Sancta-Maria, 
dans la baie de Cadix, un petit village qui 
semble taillé dans des pains de blanc d'Es- 
pagne, entre Pindigo de la mer et le lapis- 
lazuli du ciel. Il était midi, et ce jour-là il 
faisait si chaud que le soleil paraissait s'a- 
muser à verser des cuillerées de plomb 
fondu sur la tête des voyageurs, comme la 
garnison d'une forteresse de l'huile bouil- 
lante et de la poix par les baies des mou- 
charabys sur les casques des assiégeants. Ce 
petit port si pittoresque est illustré par la 
chanson célèbre en patois andalou de Murillo 
Bravo, Los Toros de Puerto, où le batelier 
galant dit à la senora qui s'embarque : 
« Lleve V^ lapatita », et nous en fredonnions 
le refrain d'une voix aussi fausse en espagnol 



284 MÉNAGERIE INTIME 

qu'en français, tout en suivant la ligne 
bleue, étroite comme une lisière de drap, 
que l'ombre tirait au pied des murs. Il y 
avait marché, et c'était sur la place un 
étalage de denrées exotiques et violentes 
d'une furie de couleurs à ravir Ziem. Des 
guirlandes de piments écarlates se balan- 
çaient au-dessus de pastèques d'un vert pra- 
sin, dont quelques-unes éventrées laissaient 
voir leur pulpe rose tigrée de points noirs 
comme un coquillage de la mer du Sud. 
Des grappes de raisin à gros grains d'am- 
bre, rappelant les chapelets turcs pour la 
blonde transparence, contrastaient avec des 
raisins bleus, ou couleur d'améthyste à 
reflets de pourpre. Les garbanzos arrondis- 
saient dans les coufjas de sparterie leurs 
globules d'or pâle, et les grenades, crevant 
leur écorce, montraient leur écrin de rubis. 
Les marchandes avec leurs fichus rouges 
ou jonquille, leur jupe de soie noire, les 
pieds nus dans des chaussons de satin, — 
et quels pieds ! grands à peine comme des 



CAMÉLÉONS, LÉ/.\U1)S ET PIES 285 

biscuits à la cuiller! — leur éventail de 
papier contre l'oreille, eu guise de parasol, 
se tenaient fièrement campées près de leurs 
légumes, babillant avec la i^racieuse volu- 
bilité andalouse. Des mijos passaient, appuyés 
sur la fourchette de leurs bâtons blancs, la 
veste à l'épaule, la faja de soie, venant de 
Gibraltar, sanglée sur le gilet, depuis les 
hanches jusqu'à l'aisselle, la culotte de tricot 
ouverte au genou, et les bottes en cuir de 
Ronda déboutonnées de la cheville au jarret, 
ce qui est le suprême du genre, lançant des 
œillades et serrant entre leur pouce et leur 
index leurs cigarettes de papel de Alcoy. 
C'était un de ces effets d'aveuglante lumière 
méridionale qui ferait taxer de fausseté le 
peintre qui les rendrait dans leur vérité 
crue. 

Contre cette averse de feu nous allâmes 
chercher refuge dans le patio de l'auberge 
de Los très Reyes moros : un patio, comme 
on sait, est une cour intérieure, entourée 
d'arcades, rappelant tout à fait, pour la 



28() MKXAaKUIK INTIME 

disposition, rimpluviuai antique. On la 
couvre, à hauteur du toit, d'un velarium, 
nomme tendido, fait d'une toile rayée de 
couleurs vives et qu'on arrose pour plus de 
fraîcheur. Au milieu du patio, dans une 
vasque de marbre, grésille le mince filet 
d'un jet d'eau retombant en pluie fine sur 
des caisses de myrlhes, de grenadiers, de 
lauriers-roses, rangées autour du bassin. 
Sous les arcades sont disséminés des canapés 
de crin, des chaises de jonc ; des guitares, 
accrochées au mur, font briller dans l'ombre 
leur ventre luisant, illuminé de quelque 
vague reflet, près du disque tanné des 
panderos. 

On retrouve ces patios dans les maisons 
moresques de l'Algérie, et rien ne saurait 
être mieux imaginé contre la chaleur. L'u- 
sag3 en vint des Arabes aux Espagnols, et 
dans beaucoup de logis on voit encore aux 
chapiteaux des colonnettes des versets du 
Coran, glorifiant Allah ou quelque calife 
dès longtemps rejeté en Afrique. 



CAMÉLÉONS, LÉZAi;i)S ET PIES '287 

Après avoir vidé une alcarraza d'eau 
fraîche, nous nous retirâmes, pour faire un 
bout de sieste, dans une des chambres qui 
s'ouvrent sur le patio. Avant de se fermer, 
nos yeux erraient au plafond de cette salle 
basse, lequel, comme tous les plafonds es- 
pagnols, était blanchi à la chaux, et orné à 
son centre d'une rosace composée de quar- 
tiers rouges, noirs et jaunes, comme les 
côtes d'une balle. Du milieu de cette rosace 
pendait une ficelle ou un cordon, sans doute 
l'attache d'une lampe, mais le long de cette 
ficelle se mouvait constamment un objet 
que nous avions de la peine à définir. Nous 
ajustâmes notre lorgnon sous notre arcade 
sourcilière, et nous vîmes que ce qui mon- 
tait avec tant de peine, après le cordon du 
plafond, était une espèce de lézard d'un 
jaune grisâtre et d'une configuration assez 
monstrueuses, rappelant en petit les formes 
des grands sauriens disparas de l'époque 
antédiluvienne. 

La fille d'auberge consultée, Pepa, Lolaj 



288 MÉNAGERIE INTIME 

Casilda, — nous ne savons plus le nom 
bien au juste, mais soyez sûr que la fille 
était charmante, — nous dit que c'était 
<r un caméléon )>. 

Lola, prenant en pitié notre ignorance et 
voulant mettre en relief son savoir zoologi- 
que, nous dit d'un petit air capable : « Ces 
bêtes changent de couleur selon l'endroit où 
elles se trouvent, et elles vivent d'air (se 
maniienen de ayre) ». 

Pendant ce court entretien, les caméléons 
(il y en avait deux) continuaient leur ascen- 
sion le long de la ficelle. On ne saurait rien 
imaginer de plus comique. Le caméléon, 
il faut l'avouer, n'est pas beau ; et quoique 
la nature, dit-on, fasse bien tout ce qu'elle 
fait, en s'appliquant ira pe.i, il nous semble 
qu'elle eût aisément pu produire un animal 
plus joli. Mais, comme tous les grands 
artistes, la nature a ses fantaisies, et elle 
s'amuse parfois à modeler des grotesques. 
Les yeux du caméléon, presque entièrement 
sortis de la tète comme ceux du crapaud, 



CAMÉLÉONS, LÉZARDS ET PIES 289 

sont ajustés dans des espèces de capsules 
extérieures et jouissent d'une complète indé- 
pendance de mouvement. L'un regarde à 
gauche, tandis que l'autre regarde à droite ; 
une prunelle se dirige vers le plafond, 
Tautre vers le plancher, avec une variété 
de strabismes qui donnent à l'animal les 
physionomies les plus étranges. Une poche 
en manière de goitre s'étend sous la mâ- 
choire et prête à la pauvre bête un air de 
satisfaction orgueilleuse et de rengorgement 
stupide dont elle est bien innocente. Ses 
pattes, gauchement coudées, font des saillies 
anguleuses au-dessus de la ligne dorsale 
et se meuvent avec des efforts disgracieux 
et détraqués. 

Un des caméléons était arrivé tout au haut 
de la corde, au centre de la rosace, et tâtait 
le plafond d'une de ses pattes de devant, 
pour voir s'il offrait quelque possibilité d'a- 
dhérence et partant quelque moyen de fuite. 

En faisant cet essai, recommencé pour la 
centième fois peut-être, il louchait d'une 

25 



290 MÉXAGEUIE IXTIME 

façon désespérée et touchante, demandait 
aide à la terre et au ciel ; puis, voyant qu'il 
n'y avait nulle issue de ce côté, il se mit à 
descendre d'un air triste, piteux, résigné, 
emblème du travail inutile, Sysiphe de la 
fatigue perdue ; à mi-chemin, les deux 
bêtes se rencontrèrent, se lancèrent des 
œillades amicales peut-être, mais effroya- 
bles par leur divergence, et ce fut pendant 
quelques minutes une sorte de nodosité hi- 
deuse sur la ligne perpendiculaire de la 
ficelle. 

Le groupe se débrouilla après les conter, 
sions les plus bouffonnes, et chaque camé- 
léon continua sa route ; celui qui descen- 
dait, parvenu au bout de son fil de sus- 
pension, allongea une patte de derrière 
sondant le vide avec précaution, et, ne 
trouvant aucun point d'appui, la ramen^ 
d'un mouvement découragé, dont il faut 
renoncer à peindre la navrante et burles- 
que mélancolie. Par un de ces rapproche- 
ments d'idées dont la liaison n'est pas appa- 



CAMÉLÉONS, LÉZARDS ET PIES 291 

rente, mais que l'esprit conçoit sans Texpri- 
mer, ces caméléons nous firent songer à 
une des plus sinistres aqua-tintes de Goya, 
représentant des spectres essayant de sou- 
lever avec leurs faibles bras d'ombre de 
lourdes pierres tombales qui se referment 
sur eux en les écrasant. — Lutte sans pro- 
portion de la faiblesse contre la destinée. 

Pour délivrer ces pauvres animaux de 
leur supplice nous les achetâmes un duro 
pièce; et commodément installés dans une 
cage assez vaste, ils furent dispensés désor- 
mais de ces exercices acrobatiques qui 
semblaient leur déplaire beaucoup. Quant 
à la question de leur nourriture, quelque 
confiance que nous ayons dans la frugalité 
méridionale, ces repas d'air nous parais- 
saient à juste litre insuffisants. Si un amou- 
reux espagnol déjeune d'un verre d'eau, dîne 
d'une cigarette et soupe d'un air de man- 
doline, comme le valeureux Don Sanche, 
les caméléons n'ont pas de ces délicatesses, 
et ils mangent des mouches qu'ils attra- 



292 MÉNAGERIE INTIME 

pent d'une façon singulière, en dardant du 
fond de leur gorge une longue lance, cou- 
verte d'une bave visqueuse, qui colle les 
ailes de l'insecte et en se retirant le ra- 
mène dans le gosier. 

Les caméléons changent-ils véritablement 
de couleur selon le milieu où ils se trou- 
vent ? Non pas, dans le sens absolu du mot; 
mais leur peau semée de grains à facettes 
boit plus facilement les reflets des couleurs 
environnantes qu'un autre corps. Placés 
près d'un objet jaune, rouge ou vert, les 
caméléons semblent se pénétrer de cette 
teinte, mais ce n'est après tout qu'un effet 
de réfraction ; un métal poli se colorerait 
de même. Il n'y a pas imbibition réelle. En 
son état naturel le caméléon est d'un gris 
jaunâtre ou verdâtre. Cependant, on peut 
dire, quand on a un peu l'amour du mer- 
veilleux, qu'il change de nuance à volonté ; 
ce qui en fait un emblème de versatilité poli- 
tique, quoique nous osions prendre sur nous 
de dire qu'après de minutieuses observa- 



CAMÉLÉONS, LÉZARDS ET PIES 293 

lions, longtemps prolongées, le caméléon 
nous ait paru d'une complète indifférence 
en matière de gouvernement. 

Nous voulions ramener nos caméléons en 
France ; mais la saison s'avançait, et à 
mesure que nous remontions du midi vers 
le nord, en suivant cette côte, pourtant 
bien chauff'ée encore aux rayons du soleil, 
qui s'étend de Tarifa à Port-Vendres, en 
passant par Gibraltar, Malaga, Alicante, 
Almeria, Valence, Barcelone, les pauvres 
bêtes dépérissaient à vue d'œil. Leurs yeux, 
détachés par la maigreur, leur jaillissaient 
de plus en plus de la tète. Ils louchaient 
chaque jour davantage, et sous leur peau 
vague et flasque leur petit squelette se des- 
sinait de station en station, plus visible. 
C'était vraiment un spectacle attendrissant 
que ces lézards poitrinaires, se traînant 
d'un air macabre et n'ayant plus la force 
d'allonger leur langue gluante vers les 
mouches que nous allions leur chercher à 
la cuisine du navire. Ils moururent à 

?5. 



,294 MÉNAOERIE INTIME 

quelques jours l'un de l'autre; et la bleue 
Méditerranée fut leur tombeau. 

Des caméléons aux lézards, la transition 
est facile. Notre plus jeune fille reçut en 
(Cadeau un lézard pris à Fontainebleau, qui 
s'attacha fort à elle. Jacques était du plus 
beau vert Véronèse qu'on puisse imaginer ; 
il avait l'œil vif, les écailles imbriquées 
avec une régularité parfaite, et des mouve- 
ments d'une agilité sans pareille. Jamais il 
ne quittait sa maîtresse et il se tenait habi- 
tuellement caché dans une torsade de cheveux 
près de son peigne. Niché ainsi, il allait avec 
elle au spectacle, à la promenade, en soirée, 
ne trahissant jamais sa présence. Seulement 
quand la jeune fille jouait du piano il quit- 
tait son poste, lui descendait sur les épaules, 
s'avançait le long des bras, plutôt vers la 
main droite qui fait le chant que vers la 
main gauche qui fait l'accompagnement, 
témoignant ainsi de sa préférence pour la 
mélodie au détriment de l'harmonie. 

Jacques habitait une boîte de verre gar- 



CAMÉLKOXS. LÉZARDS ET PIES l^OÔ 

nie de mousse, qui avait autrefois contenu 
des cigares russes de la maison Eliseïeph. 
Le mur de sa vie privée était donc bien 
transparent. Sa nourriture consistait en 
gouttes de lait qu'il venait lécher au bout 
du doigt de sa maîtresse. Il se laissa mou- 
rir de faim et de chagrin, pendant une 
absence de la jeune fille, qui n'avait osé 
l'emporter en voyage, vu la rigueur de la 
saison. 

Le moineau Babylas ne fit que passer. 
Un coup de griffe sous l'aile termina son des- 
tin, et il eut pour cercueil une boîte à do- 
mino. 

Reste à décrire Margot la pie, commère 
spirituelle et bavarde, digna de manger du 
fromage blanc dans une cage d'osier, à la 
fenêtre d'un concierge. Nous eûmes beau 
lui donner des répétiteurs pour les langues 
mortes, on ne put jamais lui faire prononcer 
correctement le bonjour latin des pies pom- 
péiennes. Elle ne disait pas Ave, mais elle 
disait autre chose. C'était un oiseau face- 



296 MÉNAGERIE INTIME 

tieux et bouffon qui jouait à cache-cache 
avec les enfants, dansait la pyrrhique, atta- 
quait résolument les chats, et courait après 
eux pour leur pincer la queue par derrière, 
malice dont elle semblait rire aux éclats. 
Elle était voleuse comme la GazzaladraeWe- 
même, et capable de faire pendre dix ser- 
vantes de Palaiseau sur de faux soupçons. 
En un clin d'oeil elle dévalisait une table de 
fourchettes, de cuillères, de couteaux. Elle 
prenait l'argent, les ciseaux, les dés, tout ce 
qui brillait, et partant d'un vol brusque, 
elle portait cela à sa cachette. Gomme on 
connaissait l'endroit où elle allait déposer 
ses vols, on la laissait faire ; mais un jour 
elle fut tuée par des domestiques d'une mai- 
son voisine, qui l'accusèrent d'avoir volé 
« une paire de draps toute neuve. » — Cela 
ressemblait un peu au petit chat du Moyen 
de parvenir, qui avait mangé les quatre 
livres de beurre, et qui pesait trois quarte- 
rons. Les maîtres n'en crurent pas un mot 
et mirent ces drôles à la porte; mais dame, 



CAMÉLÉONS, LÉZARDS ET PIES 297 

Margot n'en eut pas moins le col tordu. Elle 
lut regrettée de tout le voisinage, qu'elle 
égayait de sa bonne humeur et de ses 
lazzis. 



VI 



CHEVAUX 



En voyant ce titre, qu'on ne se hâte pas 
de nous accuser de dandysme. Chevaux ! ce 
mot sonne bien glorieusement sous la plume 
d'un littérateur. Miisa pedestris, la Muse va 
à pied, dit Horace ; et tout le Parnasse n'a 
qu'un cheval dans son écurie — Pégase I 
encore est-ce un quadrupède qui a des ailes 
et n'est pas du tout commode à atteler s'il 
faut en croire la ballade de Schiller. Nous 
ne sommes pas un sportsman, hélas ! et nous 
le regrettons fort, car nous aimons les che- 
vaux comme si nous avions cinq cent mille 
livres de rente, et nous partageons l'avis 
des Arabes sur les piétons. Le cheval est le 
piédestal naturel de l'homme; et l'être com- 
plet est le centaure, si ingénieusement in- 
venté par la mythologie. 



CHEVAUX ' 299 

Cependant, quoique nous ne soyons qu'un 
simple lettré, nous avons eu des chevaux. 
Vers 1843 ou 1844, il se rencontra dans le 
sable du journalisme, passé à l'écuelle de 
bois du feuilleton, assez de paillettes d'or 
pour espérer pouvoir nourrir, en dehors des 
chats, des chiens et des pies, deux autres 
bêtes un peu plus grosses. Nous eûmes 
d'abord deux ponies du Shetland, grands 
comme des chiens, velus comme des ours, 
qui n'étaient que crinière et queue, et vous 
regardaient si amicalement, à travers leurs 
longues mèches noires, qu'on avait plutôt 
envie de les faire entrer au salon que de les 
envoyer à l'écurie. Ils venaient prendre le 
sucre dans les poches comme des chevaux 
savants. Mais ils étaient décidément trop 
petits. Ils eussent pu servir de chevaux de 
selle à des babies anglais de huit ans, ou de 
carrossiers à Tom Pouce ; mais déjà nous 
jouissions de cette structure athlétique et 
capitonnée d'assez d'embonpoint qui nous 
caractérise et nous a permis de supporter, 



300 MÉNAGERIE INTIME 

sans trop ployer sous le faix, quarante ans 
de copie consécutive; et la différence entre 
le maître et les bêtes était vraiment trop 
grande à Toeil, quoique les ponies noirs en- 
levassent d'un trot fort allègre le léger 
phaéton auquel les attachaient des harnais 
mignons, en cuir fauve, qui semblaient ache- 
tés chez le marchand de joujoux. 

Il n'y avait pas alors autant de journaux 
à illustrations comiques qu'aujourd'hui, 
mais il en existait cependant assez pour 
faire notre caricature et celle de notre atte- 
lage ; il est bien entendu qu'avec l'exagéra- 
tion permise à la charge on nous prêtait des 
formes d'éléphant comme à Ganesa, le dieu 
indien de la sagesse, et qu'on réduisait nos 
ponies à l'état de toutous, de rats et de sou- 
ris. Il est vrai que sans trop d'effort nous 
eussions pu porter nos petites bêtes, une 
sous chaque bras, et notre voiture sur le 
dos. Un moment nous pensâmes à en atteler 
quatre ; mais ce four in hand lilliputien eût 
attiré encore davantage l'attention. Nous 



CHEVAUX 301 

les remplaçâmes donc, à notre grand regret, 
car nous les avions déjà pris en amitié, 
par deux ponies gris pommelé, d'une taille 
plus forte, à cou robuste, à large poitrail, 
d'encolure ramassée, bien loin sans doute 
d'être des mecklembourgeois, mais plus vi- 
siblement capables de nous traîner. C'é- 
taient deux juments : l'une s'appelait Jane 
et l'autre Betsy. En apparence, elles se res- 
semblaient comme deux gouttes d'eau, et 
jamais attelage ne fut mieux appareillé 
pour les yeux; mais autant Jane avait de 
courage autant Betsy était paresseuse. Tan- 
dis que l'une tirait à plein collier, l'autre se 
contentait d'accompagner, se ménageant et 
ne se donnant aucun mal. Ces deux bêtes, 
de même race, de même âge, destinées à 
vivre boxa box, avaient l'une contre l'autre 
la plus vive antipathie. Elles ne pouvaient 
se souffrir, se battaient à l'écurie et se mor- 
daient en se cabrant dans leurs traits. On 
ne put les réconcilier. C'était dommage, car 
avec leur crinière droite et coupée en 

6 



302 MÉNAGERIE INTIME 

brosse comme celle des chevaux du Parthé- 
non, leurs narines frémissantes, et leurs 
yeux dilatés de colère, elles avaient, en 
descendant et en montant les Champs-Ely- 
sées, une mine assez triomphante. Il fallut 
chercher une remplaçante à Betsy, et l'on 
amena une petite jument d'une robe un 
peu plus claire, car on n'avait pas pu assor- 
tir la nuance absolument juste. Jane agréa 
tout de suite la nouvelle venue et parut 
charmée de cette compagne, à laquelle elle 
fit les honneurs de l'écurie avec beaucoup 
de grâce. La plus tendre amitié ne tarda 
pas à s'établir entre elles. Jane posait la 
tête sur le col de la Blanche — qu'on avait 
surnommée ainsi parce que le gris de son 
poil tirait sur le blanc, — et quand on les 
laissait libres dans la cour, après le pan- 
sage, elles jouaient ensemble comme des 
chiens ou des enfants. Si l'une sortait, 
l'autre qui restait à la maison semblait 
triste, donnait des signes d'ennui, et, lors- 
que du plus loin elle entendait sonner sur 



CHEVAUX 30B 

le pavé les pas de sa camarade, elle pous- 
sait comme une fanfare un hennissement 
de joie auquel l'amie, en approchant, ne 
manquait pas de répondre. 

Elles se présentaient au harnais avec une 
docilité étonnante, et allaient se ranger 
d'elles-mêmes près du timon à la place assi- 
gnée. Comme tous les animaux qu'on aime 
et qu'on traite bien, Jane et la Blanche 
devinrent bientôt de la familiarité la plus 
confiante ; elles nous suivaient sans laisse 
comme le chien le mieux dressé, et, quand 
nous nous arrêtions, mettaient, pour se faire 
caresser, le museau sur notre épaule. Jane 
aimait le pain, la Blanche le sucre, toutes 
deux à la folie les écorces de melon ; et, 
pour ces friandises, il n'est pas de tours 
qu'on n'en eût obtenus. 

Si l'homme n'était pas odieusement féroce 
et brutal, comme il l'est trop souvent envers 
les bêtes, comme elles se rallieraient de bon 
cœur à lui ! Cet être qui pense, parle et fait 
des actions dont le sens leur échappe, occupe 



304 yiÉNAGERIE INTIME 

leur pensée obscure ; c'est pour elles un 
étonnementetun mystère. Souvent elles vous 
regardent avec des yeux pleins d'interroga- 
tions auxquelles on ne peut répondre, car 
on n'a pas encore trouvé la clef de leur lan- 
gage. Elles en ont un pourtant qui leur sert 
à échanger, au moyen de quelques intona- 
tions que nous n'avons pas notées, des idées 
très sommaires, sans doute, mais enfin des 
idées telles que peuvent les concevoir des 
animaux dans leur sphère de sentiment et 
d'action. Moins stupides que nous, les bêtes 
parviennent à comprendre quelques mots 
de notre idiome, mais pas en assez grand 
nombre pour causer avec nous. Ces mots se 
rapportent d'ailleurs à ce que nous exigeons 
d'elles, et l'entretien serait court. Mais que 
les animaux se parlent, cela est indubitable 
pour quiconque a vécu un peu familière- 
ment avec des chiens ou chats, des chevaux 
ou toute autre bête. 

Par exemple, Jane était naturellement 
intrépide, ne reculait devant aucun obstacle 



CHEVAUX • 305 

et ne s'effrayait de rien ; après quelques 
mois de coiiabitation avec la Blanche, elle 
changea de caractère el manifesta quelque- 
fois des peurs soudaines et inexplicables. 
Sa compagne, beaucoup moins brave, lui 
racontait, la nuit, des histoires de revenants. 
Souvent, traversant aux heures sombres le 
bois de Boulogne, la Blanche s'arrêtait brus- 
quement ou faisait un écart, comme si un 
fantôme, invisible pour nous, se dressait 
devant elle. Tous ses membres tremblaient, 
sa respiration devenait bruyante, son corps 
se couvrait instantanément de sueur; elle 
s'acculait sur ses jarrets si on voulait, avec 
le fouet, la déterminer à se porter en avant. 
L'effort de Jane, si vigoureuse pourtant, ne 
pouvait l'entraîner. Il fallait descendre, lui 
couvrir les yeux et la conduire à la main 
pendant quelques pas jusqu'à ce que la vision 
fût évanouie. Jane finit par se laisser gagner 
à ces terreurs, dont la Blanche, rentrée à 
l'écurie, lui révélait sans doute les motifs ; 
et nous-mêmes, avouons-le franchement, 



306 MÉN'ArTEUIE INTIME 

lorsqu'au milieu d'une allée déchiquetée de 
clair et d'ombre par la lueur fantastique de 
la lune, la Blanche, s'arc-boutant soudain 
sur ses quatre pieds comme si un spectre 
lui eût sauté à la bride, refusait de passer 
outre avec une obstination invincible, elle, 
si docile d'ordinaire qu'il eût suffi du fouet 
de la reine Mab, fait d'un os de grillon, 
ayant pour corde un fil de la Vierge, pour 
lui faire prendre le galop, nous ne pouvions 
nous empêcher de sentir un léger frisson 
nous courir sur le dos, et de fouiller l'ombre 
d'un regard assez inquiet, trouvant parfois 
l'air spectral d'un Caprice de Goya à d'inno- 
centes silhouettes de bouleau et de hêtre. 

Notre plaisir était de conduire nous- 
même ces charmantes bêtes, et la plus 
intime intelligence ne tarda pas à s'établir 
entre nous. Si nous tenions les guides en 
main, c'était par contenance pure. Le plus 
léger clapement de langue suffisait à les 
diriger, à leur faire prendre la droite ou la 
gauche, à leur faire accélérer le pas, à les 



(CHEVAUX 307 

arrêter. Bientôt elles connurent toutes nos 
habitudes. Elles allaient d'elles-mêmes au 
journal, à l'imprimerie, chez les éditeurs, 
au bois de Boulogne, dans les maisons oîi 
nous dînions à certains jours de la semaine, 
avec tant d'exactitude qu'elles finissaient 
par être compromettantes. Elles auraient 
donné les adresses de nos visites les plus 
mystérieuses. Quand il nous arrivait d'ou- 
blier l'heure, dans quelque conversation 
intéressante ou tendre, elles nous la rappe- 
laient en hennissant et en frappant du pied 
devant le balcon. 

Malgré le plaisir de courir la ville en 
phaéton avec nos petites amies, nous ne 
pouvions nous empêcher de trouver parfois 
la bise aigre et la pluie froide, quand vin- 
rent ces mois si bien caractérisés sur le 
calendrier républicain : brumaire, frimaire, 
pluviôse, ventôse et nivôse; et nous ache- 
tâmes un petit coupé bleu, doublé de reps 
blanc, que l'on compara à l'équipage du nain 
célèbre à cette époque, injure qui nous fut 



808 MÉNAGERIE INTIME 

peu sensible. Un coupé brun, capitonné de 
grenat, succéda au coupé bleu, et fut lui- 
même remplacé par un coupé œil-de-corbeau 
tapissé de bleu foncé, car nous roulâmes 
carrosse, nous pauvre feuilletoniste n'ayant 
aucune rente sur le grand-livre et n'ayant 
pas fait le moindre héritage, pendant cinq 
ou six ans; et nos ponies, pour se nourrir 
de littérature, avoir des substantifs pour 
avoine, des adjectifs pour foin et des adver- 
bes pour paille, n'en étaient pas moins gras 
et rebondis ; mais, hélas ! vint, on ne sait 
trop pourquoi, la révolution de Février ; 
beaucoup de pavés furent déplacés dans un 
but patriotique, et la ville devint peu pra- 
ticable pour les chevaux et les voitures ; 
nous aurions bien escaladé les barricades 
avec nos agiles ponies et leur léger équi- 
page, mais nous n'avions plus crédit que 
chez le rôtisseur. Nous ne pouvions nourrir 
nos chevaux avec des poulets rôtis. L'hori- 
zon était assombri de gros nuages noirs, 
traversés de lueurs rouges. L'argent avait 



CHEVAUX 309 

peur et se cachait ; la Presse, où nous écri- 
vions, était suspendue ; et nous fûmes bien 
iieureux de trouver quelqu'un qui voulût 
acheter bêtes, harnais et voitures, pour le 
quart de ce qu'ils valaient. Ce fut pour nous 
un amer chagrin, et nous ne jurerions pas 
que quelques larmes n'aient roulé de nos 
yeux sur les crinières de Jane et la Blanche 
lorsqu'on les emmena. Parfois elles passaient 
avec leur nouveau propriétaire devant leur 
ancienne maison. Nous entendions de loin 
résonner leur pas vif et rapide ; et toujours, 
un brusque arrêt sous nos fenêtres nous té- 
moignait qu'elles n'avaient pas oublié le 
loaris où elles avaient été si aimées et si 
bien soignées; et un soupir s'exhalait de 
notre poitrine émue et sympathique, et nous 
disions : «t Pauvre Jane, pauvre Blanche, 
sont-elles heureuses? d 

Dans l'écroulement de notre mince fortune, 
c'est la seule perte qui nous ait été sen- 
sible. 



TABLE 



I. Temps Anciens 215 

II. Dynastie Blanche 229 

III. Dynastie Noire 244 

IV. Côté des Chiens 260 

V. Caméléons, Lézards et Pies » 283 

VI. Chevaux 298 



Imprimerie de l'Uaest, A. NËZAN, Mayeaae. 



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2258 

N3 

1891 



Gautier, Théophile 
La nature chez elle 



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